Au fil des années, Mick Kenney et Dave Hunt ont pris un malin plaisir à explorer les limites de la violence auditive avec Anaal Nathrakh et, sortie après sortie, ils les ont repoussées, lentement, inexorablement. Avec Vanitas, on pensait avoir atteint un sommet en matière de brutalité, mais c'était sans compter sur l'ingéniosité du groupe. Cette fois, pour rendre le propos encore plus agressif, encore plus implacable, ils ont fait appel à Gore Tech qui est venu parsemer ce Desideratum de nombreux éléments électro ravageurs.
Merde, ils nous ont fait une Morbid Angel ?
Non, rassure-toi, cher lecteur, Anaal Nathrakh ne risque pas de te désarçonner outre mesure avec Desideratum, parce qu'à la base, le duo reprend en très grande partie les éléments qui ont fait de Vanitas un album monstrueusement efficace : riffs supersoniques, blast à 200 à l'heure, l'opposition entre hurlements déchirants et chant clair, Desideratum aurait pu être un Vanitas 2.0 d'une violence rare même sans l'intervention de Gore Tech. Et c'est justement ce dernier qui vient apporter un petit plus, une déshumanisation du propos : la batterie cohabite avec des rythmiques électro abrasives, les guitares sont déstructurées, déformées électroniquement, on se rapproche de ce que Korn et Skrillex ont pu faire ensemble, mais en bien plus vicieux, en mille fois plus jouissif. Anaal Nathrakh mettait des beignes par paquets de 12, Desideratum envoie carrément un cyborg nous latter les burnes. Et on en redemande.
Desideratum ne souffre d'aucun temps mort, d'aucune véritable faiblesse. Vanitas m'avait déjà plus que convaincu (il avait fini premier de mon classement en 2012), Desideratum est tout aussi convaincant, voire même plus. Dans un univers du Metal codifié au possible, Anaal Nathrakh abat les frontières, va chercher ce dont il a besoin où il le souhaite, quitte à piocher dans l'assiette d'univers musicaux éloignés du Metal… et le résultat final est terrifiant d'efficacité. Sauf énorme surprise, voici mon album de l'année.
Metal Blade Records / 2014
Tracklist (40:59) 1. Acheronta Movebimus 2. Unleash 3. Monstrum in Animo 4. The One Thing Needful 5. A Firm Foundation of Unyielding Despair 6. Desideratum 7. Idol 8. Sub Specie Aeterni (Of Maggots, and Humanity) 9. The Joystream 10. Rage and Red 11. Ita Mori
Au petit jeu des albums les plus dérangeants de l’année, je pense que Gorgasm joue dans une catégorie à part. Pas sur le plan musical, bien entendu, même si le groupe officie dans un registre Brutal Death gore des plus efficaces, mais sur le plan des textes, avec un seul thème pour les treize pistes de ce Destined To Violate : le viol. Et niveau textes, je peux vous dire que ces gars ont une imagination débordante et pour le moins flippante. Vous me direz que les groupes aux textes « poétiques » sont légion dans le genre, mais Gorgasm va encore plus loin dans le réalisme, à tel point que la lecture des paroles se finit dans un mélange de dégoût et d’étonnement, un étonnement du genre « putain, mais ce gars est vraiment un détraqué ! ».
Et au niveau musical, me direz-vous ?
Sur ce plan-là, Gorgasm fait aussi preuve d’une maîtrise rare, alignant les morceaux sans véritable temps mort (si ce n’est les quelques samples bien dégueu qui parsèment la galette). Sans avoir une prod’ des plus énormes (ce qui, au final, n’est pas une mauvaise chose), Destined To Violate fait mal par où il passe. Les guitares tronçonnent avec entrain, la basse n’est pas reléguée en simple support de la batterie, le batteur apporte aussi un plus avec une prestation bien relevée (et on notera le son de batterie plutôt agréable, avec une caisse claire ni trop claquante, ni trop étouffée) et le chanteur… putain, quel débit ! Il a beau ne pas avoir le growl le plus guttural, mais bordel, il aligne ses lignes de chant avec l’efficacité d’une rafale de kalach !
Gorgasm frappe fort avec ce nouvel album, à tel point que j’aurais envie de le préférer à des sorties plus exposées médiatiquement, comme le dernier Cannibal Corpse (malgré ses qualités). Amis de la poésie, Gorgasm devrait vous satisfaire pleinement. Destined To Violate n’a peut-être pas inventé la poudre, mais il sait comment la faire parler.
Avant-hier, AC/DC a décidé de faire monter la pression, en dévoilant au monde des extraits de son futur album programmé pour la fin d’année. J’entends déjà les réactions unanimes dignes d’un épisode des Bisounours. Et ça me fout la gerbe.
Wow, directement les grands mots, Patate, tu penses pas que tu exagères un peu ?
Non, absolument pas. Et cette nouvelle relative à AC/DC est à replacer dans un contexte plus large, une tendance qui gangrène le Metal depuis maintenant quelques années et qui, en quelque sorte, en dit long sur la santé du Metal. Cette tendance, c’est celle du comeback, des groupes qui ne savent pas dire stop. Prenez Motörhead, par exemple. Avec une régularité d’horloge suisse, le groupe a aligné les sorties, grossissant petit à petit une discographie déjà bien fournie… Mais quelle est la valeur ajoutée de ces dernières sorties ? En live, on verse même dans le pathétique, avec un Lemmy qui tient à peine debout… et ce constat s’applique aussi à d’autres grands (qui a dit Ozzy ?).
Dans un certain sens, les Metallica, Iron Maiden, Slayer et autres Black Sabbath sont indispensables dans notre monde, ils sont nos « ambassadeurs »… mais si nous étions honnêtes, ne devrions-nous pas reconnaître que leur âge d’or est loin derrière nous ? À quelques rares exceptions près, chaque comeback annoncé à grand fracas s’est soldé par un (semi-)échec, car ces groupes n’ont simplement plus le feu sacré. Le dernier Black Sabbath ? Je me demande encore comment il a pu finir premier de notre classement des meilleurs albums de l’année dernière. At The Gates ? Correct si on le considère isolément, plutôt moyen si on le compare à ses illustres prédécesseurs. Bloodbath ? Le premier extrait avec Nick Holmes au chant m’a plus que refroidi. Loudblast ? Putain, Stéphane, t’avais pas suffisamment de taf en studio ? Dans le cas d’AC/DC, on touche le fond, avec un membre frappé par la démence et poussé vers la maison de retraite… Tous ces groupes écorchent leur mythe, pour la bonne et simple raison qu’ils ne savent pas s’arrêter. « Être et avoir été », comme dirait l’autre… Et mis à part Bolt Thrower qui s’obstine à tourner de temps en temps tout en capitalisant sur ses acquis (Those Once Loyal remonte à quoi… 2005 ?), aucun groupe ne semble à l’abri de ce retour en pétard mouillé, de cet album de trop…
J’en entends déjà quelques-uns dire « Ouais, mais c’est ça le Metal, vieux, jusqu’à la mort ! ». On achève bien les chevaux. J’ai mal au cœur quand je vois Lemmy sur scène, triste parodie du frontman légendaire qu’il était. Je grince des dents quand Slayer joue en live avec l’entrain d’un fonctionnaire communal. Je ris jaune quand Ozzy aligne ses « I can’t fucking hear you » comme une mamy qui aurait perdu son appareil auditif. Ces groupes sont morts et vivent sur leurs acquis, alimentant au passage leur label trop heureux d’avoir une vache à lait aussi intéressante pour se mettre à la recherche de la relève. Dans une industrie de la musique en plein déclin, le rôle principal de ces groupes n’est plus de faire rêver les fans : ils sont une assurance-vie pour leur maison de disques (la preuve : Ozzy, dans l’annonce du prochain album de Black Sabbath, le dit lui-même : « the record company needs a record »). Promo minimale, return on invest maximal. Vous vous souvenez de la dernière fois où Nuclear Blast vous a fait rêver avec un nouveau groupe, de la dernière fois où un label majeur a pris le risque de signer un groupe de Metal inconnu qui vous en a mis plein la gueule ? Presque tous les labels (grands et moins grands) ont leur vache à lait qu’ils flattent exagérément, qu’ils nous survendent… Prenez Slayer qui vient de signer chez Nuclear Blast : Slayer, de par sa renommée, n’a pas besoin de Nuclear Blast. Nuclear Blast, par contre, a fait la bonne affaire en attirant dans ses filets un groupe dont le seul nom suffit pour faire ouvrir son portefeuille au fan de base. Auparavant dénicheurs de talents, ces structures sont devenues des machines qui ne regardent plus à la qualité, mais plutôt à l’argent qu’elles pourront engranger, entre effets de mode éphémères et poules aux œufs d’or. Et le Metalleux moyen est encore assez con pour tomber dans le panneau…
Et pendant ce temps-là, la relève végète dans l’ombre de ces géants. Des dizaines de groupes prometteurs, qui ont peut-être l’étoffe des futurs grands du genre, restent sur le carreau. Les grands occupent le devant de la scène dans une mascarade parodique, et le fan passe malgré tout à la caisse. Vous trouvez que j’exagère ? Vous avez vu les têtes d’affiche du Hellfest de ces dernières années ? Toujours les mêmes grands classiques, toujours ces vaches sacrées. Et quand tous ces mastodontes disparaîtront, que restera-t-il ? Pas grand-chose, et la transition sera rude.
Au final, quand Devin Townsend annonce que « SYL ne reviendra pas. Et plus vous le demanderez, moins il y aura de chances que j’envisage ce comeback », je suis presque heureux. Et pourtant, Dieu sait que je rêve de voir SYL, ne fût-ce qu’en live. Devin Townsend a su mettre à mort un de ses projets, et au final, malgré la tristesse de la disparition du groupe, le monde du Metal a poursuivi sa route. Notre monde n’a plus besoin des AC/DC, Motörhead, Iron Maiden, Metallica, Slayer, At The Gates et consorts. La relève est là. Il suffit de lui donner sa chance, de lui faire confiance et laisser nos idoles prendre une retraite bien méritée, plutôt que de prétendre qu’ils sont toujours aussi fringants que par le passé. Aucun maquillage ne pourra dissimuler leurs rides, aucun studio ne pourra masquer leur affaiblissement…
(vous noterez l'ironie de choisir un morceau de Death pour illustrer cet article, juste après l'annonce d'une nouvelle tournée européenne de Death To All, la tournée « hommage-oeuvre de charité » qui prend de plus en plus des relents mercantilistes…)