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Interview à Paris de Kourros (chant – INCRY) et Noug (guitare – INCRY), décembre 2012

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Peux-tu nous raconter comment est né INCRY ? Quel était votre démarche ?
Kourros : Le projet est né de l’initiative du guitariste Noug et de votre serviteur au chant. On était alors à un moment particulier, un croisement dans nos vies. On se demandait ce que nous allions faire. Moi je bossais déjà de mon côté, un boulot standard, et finalement on s’est retrouvé dans une école de musique sur Paris, l’école l’ATLA. Cela permet de rencontrer plein de gens, il s’agit d’un vivier de musiciens… On a quitté un premier groupe, c’était du métal plus extrême, dans lequel on se sentait plus au moins bien, avec des caractères divergents. Nous souhaitions un projet un peu plus accessible, un peu plus large. La rencontre avec Baptiste, à la batterie, s’est faire très rapidement. Il est finalement parti quelques années plus tard mais on a commencé le groupe avec lui. Le bassiste est arrivé 15 jours plus tard, le groupe s’est formé très rapidement.

Pourquoi avoir choisi ce nom ? Doit-on y voir un sens caché ?
Kourros: Il peut y avoir un sens caché si tu veux en voir un. Ce fut l’objet d’un dialogue entre nous. Nous savions que le chant serait en français mais rien ne nous plaisait vraiment dans notre langue car il faut faire face à un dilemme : souvent en français, la consonance est bonne mais le sens pas vraiment ou l’inverse ou cela implique une référence qui ne nous plait pas derrière. Donc finalement la signification a primé avec INCRY que l’on pourrait traduire « en pleurs » ou « en cri », cela sonne bien et nous a plu.

Comment vous sentez-vous quelques semaines après la sortie de votre deuxième album ?
Kourros: Ce qui domine c’est la sensation que ce n’est pas fini. L’album oui bien sûr mais l’aventure se poursuit, c’est constant. Certains parlent d’accouchement et donc l’l’album continue son chemin, continue d’évoluer en fait, même s’il est gravé. Son développement se fait maintenant en live. Nous sommes en pleine promo et nous sommes en train de monter quelque chose.

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Avez-vous essayer de taper rock.fr sur internet ?
Kourros: Oui bien sûr, c’est le premier truc que nous avons fait. Au niveau des droits, le problème ne se pose pas puisqu’il s’agit d’un autre secteur d’activité (Rock, le spécialiste du sel de déneigement). On s’est renseigné pour des questions juridiques, il y a la SACEM mais également d’autres organismes et on a protégé le nom. Cela devient problématique si les deux entités évoluent dans le même secteur d’activité. Mais l'image de bulldozers et de grosses machines qui viennent donner un coup de main pour permettre le passage colle pas mal à l’étiquette.

Que pouvez-vous nous dire des sessions d’enregistrement ?
Kourros: La conception se fait en répétition, nous avons une routine assez spécifique. Notre mode de fonctionnement est assez rituel. On va se croiser une fois par semaine à horaire fixe, à l’ancienne et on joue, soit on parle, on bosse des compos, on fait des reprises… et cela s’est construit ainsi. Donc difficile de quantifier au niveau du temps. Il nous a fallu 6 mois à un an à nous remettre à la compo après Face au mur.
C’est un effort collectif, un processus qui vient des tripes, tu te laisses guider. Tu as une certaine conscience de ce que tu as envie de faire mais beaucoup de choses se décident sans que ce soit calculé. Ça avance doucement, les tempos vont varier, évoluer et puis à un moment t’enregistres. Nous avons le désir de parler aux gens d’univers différents. On peut tous aimer des styles différents. Je pense que les mélodies sont dominantes c’est une ligne directrice. Et pouvoir chanter rapidement la chanson sous la douche cela va dans notre sens. Nous ne construisons pas notre titre pour ça mais t’avouerais que cela nous plait bien. Et puis tu en bouffe et en rebouffes de cette mélodie : tu composes puis tu répètes des centaines de fois, tu enregistres, tu mixes, masterises puis tu la joues en live donc si la musique n’est pas catchy et fonctionne mal cela va être douloureux.

Vous êtes du genre à beaucoup composer et puis faire un tri pour l’album ou vous enregistrez tout ce que vous composez ?
Kourros: Un mélange de tout ça car on va faire beaucoup de chose mais on ne va mettre sur l’album que les morceaux que nous finissons réellement. Les autres ne sont pas arrivés à terme et ces idées disparaissent. Il n’y a pas eu d’idées de Face au mur qui se sont finalement retrouvés sur Rock.fr

A l’écoute de l’album j’ai pensé à plusieurs groupes : alors INCRY plutôt TRUST, MASS HYSTERIA ou NOIR DESIR ?
Kourros : Il y a deux choses, influences musicales et influences humaines. Si nous sommes là aujourd’hui c’est que l’être humain a fait que… Nous sommes le résultat de tout ce qui nous entoure. Donc influences humaines certainement, grand respect pour ces trois groupes. Par contre au niveau artistique, je me retrouve dans certaines choses mais cela ne m’a pas influencé. J’en ai écouté, j’ai digérer cette musique mais je suis par exemple arrivé après la grande période TRUST. Je me suis intéressé au rock dans les années 90. Même chose pour les deux autres groupes cités mais ils sont incontournables.
Nous écoutons des choses très variées, jazz, métal extrême, classique… En ce moment c’est plus chansonnettes pour enfin car j’ai un petit gamin… Les influences sont vicieuses c’est souvent en souterrain, pas forcément conscient. (Noug rejoint la conversation)
Noug : Cela fait plaisir d’être comparé à ces trois grands groupes. Beaucoup de talents. Nos influences sont très variées, du thrash au classique, pas de limites stylistiques pour nous. Tout ce qui est mélodique, envoûtant  qui prend aux tripes et touche le cœur nous intéresse. Ces groupes ont ouvert un chemin et nous souhaitons apporter aussi notre propre contribution.

De votre point de vue quelles sont les principales différences entre Face au mur et Rock.fr ?
Noug : Pour moi, avec Face au mur, nous nous cherchions encore. A l ‘époque on ne savait pas trop où on allait. Entre les deux albums nous avons donné énormément de concerts, deux ou trois cents et on a su capter une énergie en live. Il fallait que nous puissions retranscrire cette dimension sur l’album. C’était un des objectifs de Rock.fr et nous espérons l’avoir atteint.
Kourros : Nous nous remettons en question en permanence et après Face au mur les critiques nous ont dit oui c’est bien mais cela sonne un peu aseptisé, ça sonne variété et on avait plus envie de ça. Nous voulions être plus rentre-dedans. Après la tournée notre évolution s’est faite par rapport au ressenti de la scène.

Chant en français : une évidence dès le début ou choix cornélien ?
Kourros : On a pas fait INCRY pour être interviewé et cela s’est fait très naturellement. Avant INCRY, nous étions dans un groupe de métal extrême qui s’appelait LES GENS et le chant était déjà en français. Donc ce fut un choix naturel pour nous d’aller dans ce sens là.

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Vos paroles sont ancrées dans la réalité. Les mondes fantastiques, les fées et les dragons ne vous intéressent pas ?
Noug : Nous avons des messages à faire passer, que ce soit les sentiments de l’être humain positifs ou négatifs. C’est Kourros qui écrit les textes, il s’inspire de la musique, d’une ambiance d’une atmosphère et ça crée un tout. Mais je pense que l’injustice, tout ce qui ronge les gens, ça nous parle, beaucoup plus que les fées et les dragons par exemple.
Kourros : Oui et par exemple nous n’avons pas encore fait d’album conceptuel mais pourquoi pas nous ne nous imposons aucune limite et cela viendra peut-être.

En tant qu'artiste, ne pensez-vous pas avoir un rôle social ?
Kourros : Nous partons forcément de choses concrètes pour essayer d’aller un peu plus haut et d’élever le débat pour que les gens sortent un peu le nez de leur merde. Le but du jeu reste quand même de s’éclater, de se changer les idées et donc il y a forcément une part de rêve. Donc pourquoi pas les dragons et les fées. Quitte à avoir les pieds dans la merde autant avoir la tête dans les nuages et ça, ça me convient bien comme image. Pas d’engagement politique mais on fait de la musique en rencontrant des gens donc il s’agit d’un témoignage mais pas de d’engagement politique.

Comment faut-il comprendre la pochette ? La France sous la menace (laquelle ?) ou INCRY à l’offensive contre la réalité de notre pays ?
Noug : C’est dans le titre et dans la pochette. Deux facettes : la France sous la menace et INCRY à l’offensive par rapport à une réalité qui ne nous plait pas.
Kourros : Ces deux aspects là sont mêlées, il y a également plus, il faut creuser mais l’idée d’origine s’est construite autour de ces notions. Ce que nous souhaitons que ce soit au niveau des textes que du visuel, qui s’est fait démocratiquement, ce fut difficile car il faut mettre d’accord quatre personnes toutes au taquet c’est difficile, mais il faut que le visuel exprime des idées dans lesquelles tu vas te retrouver. Il ne faut pas trop diriger, laisser la place à l’interprétation sinon c’ »est fermé et cela ne fonctionne pas. L’art doit avoir pour moi sa part de mystère et doit dessiner un tableau un peu abstrait. Là c’est assez concret, tu as la France au milieu de la cible mais d’emblée en peut penser à deux possibilités qui me conviennent toutes les deux.
Noug : Chacun peut interpréter à sa manière, on a même tous une vision différente de la pochette.

INCRY est un groupe de la banlieue parisienne: est-ce une chance ou galère supplémentaire ? Quelles sont vos principales difficultés ?
Kourros : C’est bien sûr pas évident. Et Paris n’est pas obligatoirement une force. Paris c’est bien mais nous a l’on vite vu par rapport aux musiciens, au monde musical c’est très versatile. Un jour tu joues avec untel et le lendemain du peux trouver mieux ou différent et donc difficile de trouver de la stabilité. Par contre en province nous avons toujours trouver des accueils fabuleux, les gens étaient attentifs à ce que nous faisions. Donc vis-à-vis de Paris j’ai pas de préjugés mais il faut reconnaître qu’il y a un brassage énorme mais sans pérennité, les gens passent du coq à l’âne en 2,5 secondes comme sur internet. Et cela même dans la vie de tous les jours. Donc Paris c’est bien car on y trouve de superbes salles, de beaux magasins de musique, il fait sans doute bon y vivre, si tu as besoin d’acheter du matériel tu peux tout trouver sur place.
Mais nous sommes des banlieusards (proche de Melun) donc pour beaucoup d’intra-muros nous sommes des bouseux et pour le gars de province nous sommes des parisiens. Donc de chaque point de vue nous sommes des extraterrestres. Mais pour voir les choses de façon positive, nous ne sommes pas loin à 50 bornes donc on peut y aller facilement. Par contre nous restons les pieds dans la bouse et on peut prendre du plaisir à jouer partout pour tous les publics.

Vous avez à votre actif de nombreuses dates. Quelles sont vos meilleurs et pires souvenirs et pourriez-vous évoquer ensuite la première partie de GOTTHARD et votre passage au Sonisphère ?
Noug : Cela va forcément être lié car par exemple le Sonisphère fait forcément partie des meilleurs souvenirs, c’était un rêve pour moi. Une récompense incroyable pour nous de jouer là-bas avec des groupes comme FAITH NO MORE, MARILYN MANSON ou MACHINE HEAD. En plus on a eu la chance de jouer le samedi et les galères se sont concentrées le dimanche. La Cigale avec GOTTHARD également, de belles rencontres, un public réceptif à chaque fois, de grands moments pour nous.
Le pire souvenir… Il y en a plusieurs mais, sans citer la ville, on s’est retrouvé une fois à jouer dans un petit endroit avec les gendarmes devant qui attendait que l’on baisse le son. Des choses comme cela où effectivement c’est pas très agréable sur le moment. On se dit, qu’est ce qui se passe ? on est où ? Tu vois, pour un musicien c’est pas vraiment un aboutissement. Par contre GOTTHARD ou le Sonisphère quand nous en reparlons nous multiplions les éclats de rire… Positifs ou négatifs ces souvenirs, ces dates nous ont forgées, elles ont fait que ce nous sommes aujourd’hui.

Menez-vous également dans des projets parallèles ?
Kourros : Non, nous sommes tous très concentrés sur le groupe pour le faire progresser. Par contre, moi j’enseigne aussi la musique et j’aime le donc je participe parfois à des duos ici et là mais rien de l’ampleur d’INCRY. Et puis c’est un gros investissement et il faut rester concentré. C’est du 24/24 et 7 jours sur 7 pour faire bien les choses avec le groupe.

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Tradition oblige, on vous laisse le mot de la fin …
Kourros : Bien sûr nous avons une date qui arrive au Divan du Monde le 2 févier 2013, en tête d’affiche pour la première fois avec nos amis de GREENWICH CAVERN. On veut que les gens se déplacent, on va tout arracher, une salle superbe, un samedi. On a commencé à bosser sur cette date.

Comme d’habitude, le questionnaire Métal Chroniques pour conclure cette interview:
Quelle est ta chanson favorite ?
Noug : « The Show Must Go On » de QUEEN
Kourros : « Black Hole Sun » de SOUNDGARDEN

Premier album acheté ?
Noug : Kingdom of Desire de TOTO
Kourros : Kill’Em All de METALLICA

Dernier album acheté ?
Noug : This is War the 30 SECONDS TO MARS
Kourros : King Animal de SOUNDGARDEN

Quel son ou bruit aimes-tu ?
Noug : l’eau qui coule
Kourros : les bruits de frottement

Quel son ou bruit détestes-tu ?
Noug : le klaxon quand cela vient de derrière
Kourros : des bruits sourds comme le ventilo de l’ordinateur, le frigo…

 

Tous nos remerciements à Roger WESSIER (Replica Promotion) 

 

Chronique de l'album ici

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que Les fleurs du mal, dernier album en date de Therion, divise. Même pas de clans « anciens c. jeunes recrues », juste l’incompréhension la plus totale face à ce qu’est devenu ce groupe (à l’image de la chronique rédigée par Oshyrya sur Metalchros), alors que les plus ouverts d’esprit trouvent la démarche intéressante, à tout le moins. Dans tous les cas Christofer Johnsson, leader du groupe pour résumer, est un grand bavard et adore défendre son beefsteak : voyons comment il compte présenter cette affaire (ou plutôt son plan marketing, et ça tombe bien il le revendique).
[Note : si jamais vous avez l’occasion de discuter avec Christofer Johnsson et que vous êtes pressés, ne lui proposez surtout pas « une dernière question avant la fin ? » : je m’attendais à l’habituelle réponse de trente secondes chrono… sauf qu’il a enchaîné pendant 15 minutes. Montre en main. Le bougre.]

MetalChroniques : En général, pour célébrer un anniversaire, les groupes sortent des best-of… et vous sortez un album de reprises de chansons françaises ? Pourquoi ce choix ?
Christofer Johnsson : C’est une idée que j’avais en tête depuis de longues années. Pas pour faire une énième version du « Run To The Hills » d’Iron Maiden, mais de vraiment faire un nouvel album, simplement composé par d’autres artistes. Quand j’ai commencé à faire une liste, j’ai réalisé que la moitié des chansons que je voulais faire étaient françaises… alors pourquoi pas faire un truc vraiment fou, avec un album entièrement en français ? J’aime bien choquer un peu les gens et… disons que n’importe quelle ficelle a un bout, une fin, et la musique que nous faisons commençait à être passée de mode, alors pourquoi pas faire quelque chose de véritablement artistique, qui ferait parler les gens ? Autant y aller à fond, et faire un truc vraiment dingue : c’est complètement dans l’esprit de Therion. Je veux dire qu’un album best of… c’est vraiment la chose la plus ennuyeuse du monde, la seule chose potentiellement pire serait de réenregistrer un vieil album, comme Running Wild ou Twisted Sister l’ont fait ; c’est comme un crime contre l’histoire de la musique !

M.C. : Mais… qu’est-ce qui vous plaît tellement dans la chanson française, si vous préférez ? Pourquoi pas des chansons d’autres pays, tant qu’à faire ?
C.J. : C’est quelque chose que vous ne comprendrez jamais, parce que vous êtes française. Vous regardez à travers la fenêtre, et voilà, c’est normal. Alors que si vous rencontrez quelqu’un venant d’un pays étrange, vous trouverez qu’il porte des vêtements étranges, un chapeau bizarre, alors que pour lui tout est normal, il est juste allé faire un tour en portant ses vêtements de tous les jours. Vous ne réalisez pas à quel point la France, sa culture est étrange aux yeux et aux oreilles des autres. Vos films sont célèbres dans le monde entier sont célèbres pour être incompréhensibles et bizarres. Je les adore ceci-dit, La cité des enfants perdus ou Delicatessen par exemple. Et c’est pareil avec la musique ! Si vous prenez les yéyés, qu’est-ce que c’est au fond ? De la musique pop américaine chewing-gum, qui a été francisée. Si la France était une machine et qu’on mettait quelque chose dans cette machine, n’importe quoi, un truc étrange et biscornu sortirait de l’autre côté. Au final, alors que les premiers yéyés n’étaient que des reprises de chansons américaines avec des paroles françaises, dès qu’ils ont commencé à écrire leurs propres chansons ça a commencé à devenir plus « français », avec des paroles plus tristes, plus étranges et mélancoliques. C’est quelque chose que certains apprécient vraiment.

Après les yéyés, vous avez commencé à produire une sorte de « pop baroque », d’ailleurs c’est surtout ça que l’on retrouve sur notre album, pas des yéyés ; sauf celle de Claire Dixon [« Je n’ai besoin que de tendresse »], qui est une chanson yéyé. On le retrouve chez France Gall, quand elle fait [Christopher sifflote l’air de « Laisse tomber les filles », très juste d’ailleurs, il siffle très bien le monsieur !], et plus tard « Polichinelle » a presque une influence classique avec Bach. « Poupée de cire, poupée de son » ressemble à une chanson pop, mais elle est très bien écrite, aucune simplicité. Elle s’est beaucoup développée, en tant qu’artiste, elle a fait beaucoup de choses jazzy aussi. Au final… avoir été un artiste yéyé ne signifie pas qu’ils l’ont toujours été. Même Sheila qui a fait « Ouki Kouki » au début, je n’aime pas du tout celle-là, a évolué et par exemple son album Love en 1971 est plutôt bien écrit ; Sheila ne fait pas partie de mes préférées mais cet album est plutôt bon. Et puis il y a aussi Stella, qui écrivait des paroles pour dire à quel point les textes des yéyés étaient idiots…

Notre idée de base était de ne prendre que des compositrices, à l’exception de Serge Gainsbourg puisque la moitié de ses chansons sont chantées par des chanteuses, il a écrit beaucoup d’hommages à la femme aussi, et de toute manière il a écrit beaucoup de chansons pour les chansons : il avait droit à sa place d’honneur sur notre album. Et puis avec sa vie tellement baudelairienne… il devait figurer sur l’album ! Et finalement nous avons vraiment voulu faire quelque chose avec Evariste, un chanteur très intéressant. Mais dans l’ensemble, nous voulions centrer les choses sur les femmes, comme un hommage à deux des poèmes qui furent interdits dans Les fleurs du mal [de Baudelaire, cette fois], « Lesbos » et « Femmes damnées ». C’est aussi pour ça que le livret offre un hommage à l’érotisme féminin.

M.C. : Et comment avez-vous choisi les chansons pour cet album, en dehors du « critère féminin » ?
C.J. : J’ai pris mes préférées, tout simplement.
M.C. : Malgré tout, certaines de ces chansons sont très peu connues même en France : comment les avez-vous connues ?
C.J. : En fait, il y a un public underground [souterrain ? l’habitude des anglicismes…] qui adore cette scène française. Par exemple, aux tout débuts du metal, les gens échangeaient des cassettes, même de démos de groupes, et aujourd’hui il y une sorte de réseau underground d’échanges de mp3 ! Beaucoup de ces artistes, comme Victoire Scott ou Léonie (Luceau ?), n’ont jamais fait d’album, juste quelques singles avec trois ou quatre chansons. Victoire Scott n’a jamais été rééditée en cd, pour Léonie je crois qu’une chanson a été rééditée, parce qu’elle avait été utilisée pour un film des années 70. En dehors de ça, il faut acheter ces vieux vinyles sur ebay, et certains en font des mp3s de bonne qualité qu’ils partagent avec les autres. C’est comme ça que l’on peut découvrir tous ces artistes plus obscurs. D’ailleurs, à mon sens, c’est souvent les meilleurs.

M.C. : Pourquoi appeler cet album Les fleurs du mal ?
J.C. : Ma foi, ça allait être un album en français alors autant lui donner un titre français, et puisque ça allait être provocant pour beaucoup de gens… En fait, j’ai réalisé : comment provoquer la scène metal ? Ca ne sert plus à rien de parler de Satan, ou de [montrer son affection profonde aux cadavres] [littéralement « fucking with corpses », je vous laisse le traduire dans un langage plus fleuri !], ou quoi que ce soit en rapport avec des cimetières… à la rigueur on pourrait faire du metal pédophile, mais personne ne s’y risque parce que c’est d’un tel manque de goût ! Chanter [son affection profonde pour un cadavre], pas de problème, mais [son affection profonde pour les enfants] ? Non, quand même ! Il ne reste plus grand-chose pour provoquer le public metal. La scène metal en elle-même est une provocation envers la société « normale » après tout. Alors une bonne manière de provoquer… est en fait de faire quelque chose de normal ! Prendre des chansons pop que nous apprécions vraiment, ouah, c’est un bon défi. Et puisque c’est provocant, j’ai été inspiré par Baudelaire, qui était provocant à son époque.

En plus, j’ai réalisé qu’en faisant ça je provoquerais aussi beaucoup de gens qui aiment Baudelaire, parce que « Baudelaire ne peut pas être lié à la musique pop » [dit-il en prenant un air pincé]. D’ailleurs c’est assez drôle : ces gens défendent une norme dans leur environnement propre, alors que les gens qui défendaient leur environnement propre à l’époque de Baudelaire étaient contre lui. Au final, le dédain que ces gens montrent est exactement le même que celui des gens qui voulaient interdire Baudelaire, lui infligeant des procès et lui faisant payer des sommes énormes en s’assurant que ses poèmes seraient interdits, à une époque pas si ancienne d’ailleurs [le milieu du XIXe, je précise au besoin]. D’ailleurs, on ne pouvait pas acheter une version véritablement complète des Fleurs du mal avant 1968 [il me semble que l’édition Nelson proposait une version intégrale un peu avant… mais je n’ai pas le livre là sous la main pour vérifier]. J’ai trouvé beaucoup d’inspiration dans ses poèmes, un peu dans les poèmes interdits, mais surtout dans les réactions qu’ils ont provoquées : ces gens ne faisaient que défendre leur norme, tout comme un protestant intégriste aux Etats-Unis ne fait que défendre sa norme quand il veut interdire le metal.

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Il y a un tel manque de transparence dans leur manière de penser, un tel manichéisme… les liens avec Baudelaire sont là, réellement, Serge Gainsbourg est un peu un cousin des temps modernes de Baudelaire par exemple : les deux étaient très alcooliques, les deux abusaient des drogues, les deux étaient coureurs de jupon. Baudelaire était même sans doute pire : quand il avait hérité la vie était belle, il pouvait aller voir les prostituées de luxe, mais quand il a fini par dépenser tout son argent il a dû aller vers les moins cotées, c’est comme ça qu’il s’est retrouvé avec à la fois avec la syphilis et [oublié l’autre, et Christopher dit ce mot trop vite pour que je le comprenne… Baudelaire a enchaîné de toute manière, c’est un fait], et la syphilis à nouveau, à cause des drogues cette fois, a fini par le tuer à l’âge de 46 ans. Comme parallèle, il y a aussi ce poème où il décrit cette femme innocente, vierge, qu’il veut ravager entièrement ; c’est très proche de ce que Serge Gainsbourg a fait avec France Gall pour « Les Sucettes ». Il l’a dupée en lui faisant chanter une chanson parlant de fellation devant la France entière, en faisant comme s’il s’agissait d’un bonbon.

Egalement, des gens disent que les paroles sont idiotes. Mais soyons honnêtes : si on prenait des paroles de chansons metal, ou hard-rock, et qu’on les traduisait en français, afin de comparer une bonne fois pour toutes… Tiens, je vais te demander de prendre la chanson Cherry Pie par le groupe Warrant, et d’en faire une traduction que tu publieras avec cette interview [arf, une chanson qui m’a toujours éclatée pour sa crétinerie, ça tombe bien !] : je défie quiconque de me dire que ces paroles sont meilleures, de quelque manière que ce soit, que celles d’une chanson des yéyés. C’est juste parce que les paroles sont en anglais que les gens laissent passer ça ! Même s’ils comprennent le sens, l’image n’est pas aussi forte que s’ils l’entendaient, ou le lisaient, dans leur propre langue. Ou même Manowar et leur : « heavy metal or no metal at all, wimps and posers leave the hall » [en traduit : « heavy metal ou rien d’autre / aucun autre metal, mauviettes et poseurs dégagez de la salle » (littéralement « quittez », mais « dégagez » fait quand même plus dans l’esprit de la chose, n’est-il pas…)], à savoir « si tu n’es pas metal, on ne peut pas être amis. » Ou même « Metal Daze » sur leur premier album, que j’adore en plus, j’adore Manowar : « So Mr. DJ, play just one for me, you know, the one with the crashin’ and the screams » [traduction : « alors M. DJ, joue-m’en juste une, tu sais, celle avec les fracas et les cris »] Vas m’expliquer que ce sont des paroles très intelligentes !

Au moins beaucoup des chansons que nous reprenons sur cet album ont un double sens intéressant. « Poupée de cire, poupée de son » par exemple, en tant que poème elle n’a pas beaucoup de sens, mais en tenant compte du contexte, sachant que France Gall est la personne décrite par les paroles, en train de le chanter sans le savoir, alors qu’elle est contrôlée par beaucoup de gens, comme une poupée, avec son producteur, ses managers, sa maison de disques, et même Serge Gainsbourg en tant que compositeur : tous ces gens la contrôlaient, comme une poupée. Et en fait, elle décrit la manière avec laquelle elle est contrôlée, sans savoir qu’elle chante sur elle-même ! Je trouve ça triste, et en même temps ça représente une œuvre d’art fantastique. Les paroles de « Lilith » aussi, là on pourrait les traduire en anglais et ça pourrait devenir une chanson metal.

Je crois que les gens extrapolent beaucoup autour de tout ça, parce qu’ils savent que c’est de la musique pop : ils rangent d’office ça dans la case « pop débile pour fillettes de la génération passée », ils ne regardent pas ça avec des yeux objectifs. Je ne prétends pas que toutes les paroles soient fantastiques, mais certaines ne sont pas mauvaises du tout. Même « Sœur Angélique » n’est pas mauvaise je trouve, si l’on sait à quoi elle pense réellement, en cherchant le sens plus caché, un peu comme un enfant qui écoute une chanson sans comprendre (ni se douter) d’une référence sexuelle. « Viens dormir avec moi », l’enfant se dira : « oh, ils vont dormir ensemble ? ils sont fatigués ? » Alors que parfois, ces paroles sont plus intelligentes qu’il n’y paraît. Evidemment il y a des textes particulièrement idiots, comme Ouki Couki de Sheila, mais à cette époque du « pop-age baroque » d’où nous avons tiré nos reprises, je pense qu’ils étaient déjà plus matures… ces paroles ne sont pas totalement mauvaises.

M.C. : Comment avez-vous abordé les arrangements pour ces chansons? Elles sont plutôt simples au départ après tout, et évidemment très « pop »…
J.C. :  Je crois que nous sommes assez proches des originaux ? Je veux dire… on peut me faire passer à peu près n’importe quelle chanson, si j’ai la possibilité de défaire tout le puzzle et le reconstruire à nouveau, je peux en faire quelque chose d’écoutable. Presque n’importe quelle chanson. Mais ça n’a jamais été notre intention ici. Nous voulions montrer que la musique n’est pas aussi différente que les gens le croient. Ils se contentent de regarder la surface pour dire que ça n’est que quelques vieilles chansons pop, alors qu’elles ne sont pas si différentes que ça. Pour certaines, nous les avons simplement jouées, sans arrangement particulier…
M.C. : Mais dans ce cas, pourquoi avoir fait deux versions de « Poupée de cire, poupée de son » ?
J.C. : Ca, c’est parce que j’avais une idée autour de la version originale, celle qui a été mise à la fin de l’album, plus proche de l’original. Christian Vidal m’a alors dit qu’il voulait essayer une autre version : bien sûr, vas-y ! Et il a fait quelque chose d’affreux, on aurait dit du Panthera, un truc tellement mauvais que si je l’avais mis à la poubelle j’aurais été désolé pour la poubelle. Il a fait un nouvel essai, et cette fois c’était brillant : nous nous retrouvions avec deux bonnes versions, alors laquelle choisir ? Nous avons décidé de les garder dans un coin pour décider plus tard. L’une donnait l’impression d’un « Hé, salut, bienvenue au spectacle ! », l’autre faisait plus : « au revoir, merci d’être passé ! » Et puis la chanson est tellement courte, elle n’a pas le temps de te lasser de toute manière. Si ces versions étaient longues ça serait énervant de l’entendre à nouveau, et puis comme le rythme est différent, avec des arrangements différents… je me suis dit que ça pourrait fonctionner comme une B.O., avec un début et une fin, comme dans une comédie musicale ou un opéra, quand le thème d’ouverture revient à la fin.

M.C. : [pourquoi j’ai demandé ça, POURQUOI J’AI DEMANDE CA !!!] Nous allons devoir finir ici, sinon je vais vraiment être en retard : Un dernier mot pour les lecteurs, ou quelque chose que tu souhaitais évoquer mais que je n’ai pas eu le temps de demander ?
J.C. : Il y a beaucoup de choses à évoquer, alors tu choisis quelque chose.
M.C. : [rit, un peu jaune quand même, parce que se doutant de la suite…] Je ne sais pas ? Quelque chose de vraiment important pour vous, que vous voyez comme une clé pour comprendre cet album ?

J.C. : Ma foi, ça serait ce « projet artistique » [« art project » en V.O.] alors. Ca n’est pas un album habituel, dans le sens où les gens attendent juste un nouvel album réalisé par Therion. Il a été fait pour les fans, dans le sens où nous avons souhaité faire une expérience, un essai pour marquer les 25 ans de Therion. Et puis c’est quelque chose que je voulais faire pour moi-même, enregistrer ces chansons : il a aussi été fait pour des raisons purement égoïstes. Mais en même temps, c’est un projet artistique. Il y a beaucoup de psychologie sur les attitudes sociales là-dedans, avec tous ces idiots sur Internet qui descendent toujours tout très brutalement, ils ne diraient jamais tout ça face à face, mais la magie de l’écran semble les autoriser à raconter n’importe quoi. Dès que quelqu’un sort un album et ils n’aiment pas un accord, ils vont raconter à quel point l’album est naze. On dirait que tout le monde là-bas a 11 ans, tellement ils exagèrent tout ! Si tu as une main pleine de crottin de cheval, évidemment c’est du crottin de cheval… mais c’est aussi un fertilisant : faisons pousser quelque chose ! Alors je me suis demandé comment utiliser ces idiots pour quelque chose de positif ?

J’ai dû racheter les masters auprès de notre label parce qu’ils ne voulaient pas le sortir, ils ne l’aimaient pas : c’est difficile quand il s’agit de reprises, ils ne veulent pas que ça soit quelque chose de compliqué. Si bien que pour éviter d’abîmer nos bonnes relations, j’ai préféré tout racheter et tout va pour le mieux ; en plus comme ça je peux faire ce que je veux et ils n’ont rien à y redire. J’ai donc dû faire un prêt pour racheter les masters, et après ça il ne me restait plus rien pour la promotion. Alors… c’est un peu comme sur une île déserte, tu aimerais aller à l’hôtel mais il n’y a pas d’hôtel ; oh mais il y a du bambou, essayons de faire quelque chose avec le bambou ! En plus avec les noix de coco on peut manger et boire, c’est parfait. C’est comme ça que j’ai réalisé que, pour m’appuyer, j’avais beaucoup de gens qui allaient dire beaucoup d’âneries infantiles après avoir écouté l’album cinq secondes… oui, je peux utiliser ça !

ther-02

Déjà, voir Therion faire un album de chansons françaises, ça allait les faire beaucoup parler [imite une poule]. Un peu comme quand j’ai entendu Lou Reed et Metallica. Ou comme si vous preniez le meilleur cuisinier français, la France étant célèbre pour sa cuisine, et que vous lui demandiez de faire un plat, n’importe lequel, mais en utilisant des crottes de chien : que peut-il faire ? Quoi qu’il cuisine, ça restera des crottes de chien, et je suis désolé mais personne ne peut manger ça ! Et Lou Reed… il pourrait pas faire la moindre note juste même si sa vie en dépendait : j’attendais vraiment le pire de cet album. Et après il a été question que l’album s’appelle « Lulu » [dit « Loulou » à l’anglaise]… ok, compris, ça va être spectaculairement mauvais ! Et tout le monde en parlait, pour expliquer à quel point ce groupe était fini, fini, « le monde touche à sa fin parce que je n’aime pas le nouvel album de Metallica ! Et ils n’aiment pas les fans, parce qu’ils ont commis ça ! Et j’ai des hémorroïdes ! » D’un autre côté, ces commentaires avaient éveillé ma curiosité, j’ai cherché des liens pour télécharger l’album [roh le vilain], pour pouvoir juger par moi-même, avoir ma propre opinion.

C’est comme ça que j’ai réalisé que si on faisait un album en français, les gens allaient dire : « ça y est, Christopher a craqué, il a pété un plomb ». Et plus ils en disent du mal, plus ils en parlent, mieux c’est ! Parce que les gens veulent savoir pourquoi on en dit autant de mal : c’est la meilleure promotion qui soit. Si bien que tous ceux sur la planète avec une connexion Internet qui ont pu être intéressés même de loin une fois dans leur vie par Therion vont vouloir se faire leur propre opinion. Au final, nous exposons l’album auprès de tous les acheteurs potentiels, et s’ils aiment ils achètent, s’ils n’aiment pas ils n’achètent pas. Et je n’ai pas dépensé un seul euro en promotion, et aucun autre album de Therion n’a fait autant parler de lui depuis Theli.

Il se vend mieux que l’album précédent, alors qu’il n’y a aucun label derrière ! Nous avons vendu 4 000 exemplaires sur la tournée uniquement, directement aux fans ; j’ai vendu 3 000 pre-commandes par notre site, tu peux imaginer combien ça représente à travers les distributeurs ; quand je suis rentré de la tournée, je vendais quelque chose comme 30 exemplaires par jour juste par le site, soit une centaine en trois jours juste avec ce petit truc de vente en ligne. J’en ai envoyé en Allemagne, mais ils se sont rapidement écoulés, et j’ai dû en renvoyer très vite, sans passer par la phase : « ok, nous commençons la distribution, nous vous recontacterons quand il nous en faudra plus », c’était juste : « envoie-nous-en plus ! » Les choses se passent vraiment bien ! Surtout en Allemagne, Autriche et en Angleterre, le Benelux aussi je crois. Je n’ai pas reçu de retour de la France encore mais… à vrai dire, la France est un des pays les plus négatifs.
M.C. : Pour être honnête, ces temps-ci… je ne vais pas vous apprendre que ça marche par cycles dans la musique, or en ce moment en France le metal est dans la phase creuse de ce cycle…
J.C. : Oui, mais ça n’est pas du metal sur cet album !
M.C. : En fait c’était une de mes questions justement, je veux dire… je suis à peu près sure que cet album, sans le nom « Therion », sans l’étiquette « groupe de metal », mais avec « album de rock » par exemple, aurait certainement eu de bien meilleures chroniques.
J.C. : Peut-être, mais dans ce cas personne n’en parlerait.
M.C. : C’est sûr !
J.C. : Mais c’est sûr qu’on pourrait l’envoyer à une major et voir ce qu’ils en font, avec une couverture gentillette. Enfin, certaines chansons sont vraiment « metal », d’autres non. De toute manière, beaucoup de titres de Therion ne sont pas « metal », on pourrait faire un album avec des chansons comme « Wondrous World Of Punt », « Lemuria », « Siren Of The Woods », « Land Of Canaan », « Dreams Of Swedenborg »… ça n’est pas des chansons metal !
M.C. : Oui mais là il s’agit pratiquement de tout l’album, pas juste un ou deux titres ici et là…
J.C. : C’est intéressant ceci-dit. Parmi les gens qui n’ont pas aimé cet album sur Internet, si on avait pris les mêmes chansons, exactement, juste avec des paroles en anglais à la place sur quelque chose d’occulte ou quelque chose comme ça, et qu’on les avait mises sur nos anciens albums, n’importe lesquels, ils les auraient écoutées et les auraient trouvées géniales. Tout repose sur l’emballage. Je pense qu’en France, simplement par principe, peu importe qui joue, peu importe comment ça rend, ils n’admettraient jamais, jamais que : « oh ! ‘Poupée de cire, poupée de son’ est bien ! » Parce qu’ils s’estiment très cool, que le metal est très cool, mais France Gall n’est pas cool. Peu importe qui en fait une reprise, même si c’était Rammstein ils réagiraient de la même manière.

Mais ça fait partie du projet artistique, d’initier la discussion, de créer l’émotion. Le genre musical que nous pratiquons devient démodé de toute manière, toutes les modes vont et viennent de toute manière, alors c’est très bon pour nous d’avoir quelque chose dont les gens parlent, au lieu de… je prends toujours l’exemple de Status Quo, dont les gens attendent toujours un nouvel album de boogie, comme s’il s’agissait de simplement l’ajouter à leur collection. Mais ça n’est pas comme si des gens dormaient devant les locaux de la maison de disque pour être les premiers à avoir le nouvel album de Status Quo ! Pour moi, faire des choses différentes comme ça, c’est une bonne manière de garder le groupe en vie. Je m’ennuierais tellement si nous devions faire partie de ces groupes-dinosaures ; nous avons fait quinze albums studio maintenant et je ne me vois pas du tout devenir un vieil homme qui referait toujours les mêmes choses.

Nous nous imposons toujours des défis avec de nouvelles choses. Nous avons fait beaucoup de choses en studio qui auraient pu nous valoir les gros titres, comme quand un aveugle presque sourd a joué de l’harmonica, de manière très triste. Dans les années 90 ou au début des années 2000 ils faisaient les gros titres pratiquement avec des choses comme : « oh ! ils s’appuyaient contre le mur pendant les séances d’enregistrement ! ». Alors qu’aujourd’hui c’est plus : « oh, ok, vous n’avez pas fait sauter la moindre bombe atomique pendant l’enregistrement… peu importe. Therion sort un nouvel album, salut ! » Ce changement d’attitude est visible.

Je me souviens aussi d’une interview avec Steve Harris [bassiste d’Iron Maiden, je précise au cas où] dans les années 90, -le- Steve Harris d’Iron Maiden, et d’accord ils n’attiraient que 3 000 ou 4 000 personnes par concert à l’époque [en France au moins c’était plutôt 1 500 – 2 000 au mieux, mais passons] au lieu de 10 000 aujourd’hui, ils étaient moins importants, mais… ce « satané » [censure powered] journaliste lui a demandé : « Pensez-vous que votre musique a un avenir ? » A Steve Harris ! Voilà la violence des modes, ce qu’on vous renvoie quand vous n’êtes plus à la mode. Evidemment il a répondu quelque chose comme : « oh, le grunge est juste quelque chose de nouveau, ça deviendra la nouveauté d’hier, ils mourront en dinosaures. » Personne n’a encore été aussi rude envers moi, mais un jour un journaliste m’a demandé : « ces temps-ci, le metal symphonique n’attire pas tellement d’attention, pas autant qu’avant en tout cas, qu’est-ce que ça vous fait ? » Ce qui est juste une manière gentille de dire : « mon pote, tu entres dans la quarantaine, tu deviens Status Quo ! Est-ce que tu crois que des gens vont encore acheter ton album de boogie dans trois ans ? » Je comprends ce raisonnement, mais ça n’est pas pour autant que je vais l’accepter. Les dinosaures vivront éternellement !

Egalement… je veux faire du bel art à partir de tout ça, c’est pourquoi nous avons décidé de faire une vidéo avec la reprise de Betty Mars, « J’ai le mal de toi ». C’est quelqu’un qui a été très populaire, elle gagnait bien sa vie, avait beaucoup d’ « amis », comme toujours quand vous êtes populaires, et dans les années 70 elle est devenue démodée, alors elle a essayé de faire du porno, à la Emmanuelle. Ca n’a pas marché, les années 80 sont arrivées, au début elle faisait quelques télés pour les nostalgiques, et elle a fini par ne plus être assez bien même pour ces programmes : personne ne voulait plus l’entendre chanter, elle ne gagnait plus d’argent à cause de ça, ses amis sont partis à cause de ça, le coup le plus dur a été quand l’amour de sa vie l’a quittée… elle s’est retrouvée sans rien, elle n’avait plus que son appartement à Paris. D’après ce que j’ai entendu dire, elle a toujours refusé de le vendre, elle ne voulait pas aller en banlieue, elle voulait continuer à naviguer dans l’océan comme le capitaine d’un navire en train de couler, que la seule chose qui reste d’elle soit un verre de vin et la mort. Elle a bu un verre de vin pour se donner du courage avant de sauter à travers une fenêtre. La vidéo que nous avons fait est un hommage à cette femme, tout en essayant de créer une belle œuvre par rapport à la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui, en train de devenir démodés, mais au lieu de nous laisser entrainer vers le bas… des gens peuvent essayer de créer de l’art à partir de poubelles ou n’importe quoi, même si je ne suis pas sûr que j’appellerais ça de l’art mais peu importe, des gens les exposent et les achètent. En ce qui me concerne, je voulais créer une œuvre en partant du constat que ma musique est en train de devenir démodée, mais sans aigreur, sans peur, en gardant un sentiment positif, parce qu’au fond ça me donne un nouvel outil pour créer, et même un défi en étant encore plus face au mur. Est-ce que tu te souviens de … [sur le moment pas compris, ça n’est qu’en réécoutant mon enregistrement et en cherchant sur Internet que je dirais qu’il parle d’Army Of Lovers, apparemment un groupe suédois de la fin des années 80] ?
M.C. : Qui ?
J.C. : Army Of Lovers. Ils étaient… un mélange de transexuels, glamour, symphonique, disco. C’est un groupe des années 80, ils ont décollé au milieu du grunge, au milieu de tout le glamour des années 80, par rapport à ce qui se faisait à l’époque ils étaient complètement à côté de la plaque, on ne peut plus à côté de la plaque. Pourtant ils ont fait carrière, vendu des millions de disques, alors qu’ils étaient complètement déphasés par rapport à leur époque. C’est une très bonne inspiration : s’ils peuvent réussir avec ça, nous pouvons réussir avec un opéra rock ! Et la vidéo pour « J’ai le mal de toi » est comme un hommage réconfortant à tous ces groupes qui ont été tristement oubliés parce que la mode commençait à tourner.

-Polochon-
[Chronique des Fleurs du mal (Therion).]

La traduction en français de Cherry Pie (Warrant), à la demande de Christopher Johnsson… et parce qu’elle est poilante cette chanson, il faut le dire :
[Tu as moins de 12 ans ? Tu as des devoirs à faire : ouste, ne lis pas la suite.]

– Tarte aux cerises –
[= ch’tite métaphore des familles, presque mignonne en tout cas très risible.]

Sale, pourrie, obscène, puante…

Elle est  ma tarte aux cerises ;
Une gorgée d’eau agréable, une surprise si délicieuse,
Un si bon goût qu’un adulte en pleure,
Douce tarte aux cerises.

Onduler sur le porche avant,
Onduler sur la pelouse,
Onduler où nous voulons,
Parce qu’il n’y a personne à la maison.
Onduler à gauche,
Et onduler à droite,
Si je pense au baseball,
J’ondulerai toute la nuit, ouais.

Onduler dans le séjour,
Onduler dans la cuisine,
La plupart des gens ne le font pas car,
Râler les occupe trop.
Onduler là-bas parce que
Elle voulait que je la nourrisse ;
Alors j’ai mélangé la pâte,
Et elle a léché le batteur.

Je crie, tu cries,
Nous crions tous pour elle,
N’essayez même pas car
Vous ne pouvez pas l’ignorer.

Elle est ma tarte aux cerises ;
Une gorgée d’eau agréable, une surprise si délicieuse,
Un si bon goût qu’un adulte en pleure,
Douce tarte aux cerises, oh oui.
Elle est ma tarte aux cerises,
Vous donne le sourire aux lèvres, 10 kilomètres de large,
Si appétissante, elle vous met la larme à l’œil,
Douce tarte aux cerises.

Onduler avec la batterie,
Onduler avec la guitare,
Onduler avec la basse,
A l’arrière de la voiture.
Je n’ai pas d’argent, je n’ai pas d’essence,
Mais nous arriverons là où nous allons,
Si nous ondulons vraiment vite.

Je crie, tu cries,
Nous crions tous pour elle,
N’essayez même pas car
Vous ne pouvez pas l’ignorer.

Elle est ma tarte aux cerises ;
Une gorgée d’eau agréable, une surprise si délicieuse,
Un si bon goût qu’un adulte en pleure,
Douce tarte aux cerises, oh oui.
Elle est ma tarte aux cerises,
Vous donne le sourire aux lèvres, 10 kilomètres de large,
Si appétissante, elle vous met la larme à l’œil,
Douce tarte aux cerises, ouais, tarte.

Ondule ! Toute la nuit,
Ondule !
Onduler dans la salle de bains,
Onduler sur le sol,
Onduler tellement fort,
Que nous nous oublions de fermer la porte.
Vers nous vient son père,
Du haut de son mètre quatre-vingt quinze,
Il dit tu n’onduleras plus
Avec ma fille, plus jamais.

Elle est ma tarte aux cerises ;
Une gorgée d’eau agréable, une surprise si délicieuse,
Un si bon goût qu’un adulte en pleure,
Douce tarte aux cerises, oh oui.
Elle est ma tarte aux cerises,
Vous donne le sourire aux lèvres, 10 kilomètres de large,
Si appétissante, elle vous met la larme à l’œil,
Douce tarte aux cerises,
Douce tarte aux cerises.

Ondule !

Venturia – Charly Sahona (2012)

Venturia sort tout juste son troisième album, Dawn Of A New Era, beaucoup plus « catchy » que les précédents, où le côté prog était vraiment très présent. L'occasion de discuter avec leur chanteur/guitariste des implications de ces changements musicaux, mais aussi dans le line-up du groupe depuis l'album précédent… et forcément quelques digressions.

MetalChroniques : Pour commencer, peux-tu nous présenter le groupe en quelques mots ?
Charly Sahona : Bien sûr, je suis donc Charly Sahona, leader du groupe Venturia. Et pour décrire le groupe à ma façon, même si d’autres le feraient d’une autre, je dirais : metal, mélodique, et pour ce troisième album nous sommes à tendances progressives, sachant que pour les deux autres nous étions plus « metal progressif ». A ce jour, je pense que nous nous situons plus du côté de Within Temptation, Lacuna Coil et compagnie que de Dream Theater, alors que c’était plus proche de Dream Theater, je pense, pour A New Kingdom.
Après c’est à toi de me dire, parce que c’est souvent difficile de décrire sa propre musique… il y a tellement de sous-genres dans le metal ! Ou alors prog-heavy, peut-être… je ne sais pas, dites-nous !

M.C. : Nous allons en discuter en détails un peu après, mais ma question portait plutôt sur « qui êtes-vous, d’où venez-vous », et toute cette sorte de choses…
C.S. : Aujourd’hui, les trois-quarts du line-up sont de Montpellier et Lydie, la chanteuse, est aussi du sud de la France, dans le Lubéron. Le groupe s’est fait à mon initiative : j’avais mes propres compos, et plutôt que faire ça tout seul j’avais envie de fonder un groupe ; comme je suis musicien professionnel je rencontre beaucoup de gens, et petit à petit j’ai rencontré des gens qui sont devenus des amis, en plus d’être de très bons musiciens, si bien que les choses se sont faites naturellement.

M.C. : Depuis le dernier album, vous perdu un batteur…
C.S. : …et gagné un autre !
M.C. : exactement ; et aussi un chanteur, qui a été remplacé…
C.S. : Concernant le chanteur, Marc, c’était difficile comme il habite à New-York. Après, ça serait peut-être plus simple si Venturia générait des millions, vendait des millions d’albums, là peut-être qu’il pourrait se consacrer à -un- projet. Mais ça n’est pas du tout le cas, n’est-ce-pas ! Donc voilà, organiser des déplacements était très difficile, ça coûte très cher : on ne pouvait pas continuer comme ça, tout simplement (et il était complètement d’accord).
Pour le batteur par contre c’était une véritable surprise : je suis ami avec lui et j’ai composé avec lui depuis des années, et fin 2010, en septembre je crois, alors qu’on avait déjà planifié d’enregistrer cet album-là avec lui, il nous annoncé qu’il ne le sentait plus. Je pense que la raison principale est qu’il a intégré un autre groupe à ce moment-là, en Suisse, et comme il est suisse c’était plus simple aussi. Je n’ai pas insisté, lui répondant simplement que si le cœur n’y est plus autant arrêter là. D’autant que j’ai besoin de cet engouement, de cette envie commune de réaliser les choses : j’adore ce mec, c’est un batteur extraordinaire, je m’entends super bien avec lui mais voilà… nous nous sommes séparés en bons termes.

M.C. : Et les « remplaçants » ? Pour le chanteur je me doute que vous n’êtes pas allés cherché bien loin (Charly est maintenant guitariste et chanteur du groupe), mais pour le batteur ? comment l’avez-vous trouvé, choisi, et toutes ces choses ?
C.S. : C’était assez évident, dans le sens où Fred, notre nouveau batteur, est un ami à nous, de Montpellier et… [n’arrive plus à tourner sa phrase correctement, autour d’un « avec lequel… il joue… »]

M.C. : Qui joue avec qui…
C.S. : Thomas, notre bassiste, est ami avec Fred depuis très longtemps : ils ont enregistré beaucoup d’albums ensemble, fait beaucoup de dates ensemble. Moi aussi je connaissais déjà Fred, puisqu’on jouait tous les trois dans un groupe de reprises et on s’entend super bien. Comme c’est un très bon batteur, quand il a fallu chercher à remplacer Diego forcément je n’ai pensé qu’à lui. Lui-même était enchanté de nous rejoindre, la musique lui a plu, et quand nous avons commencé à répéter et à enregistrer c’était vraiment évident et ça a totalement collé, alors qu’il ne connaissait pratiquement pas notre musique avant. Il joue comme un batteur de metal confirmé, avec sa technique de double grosse caisse très rapide, alors qu’il n’est pas issu de ce milieu-là du tout… c’est vraiment très curieux.
M.C. : Ca apporte quelque chose de nouveau comme ça, au contraire, c’est bien !
C.S. : Tout à fait, il correspond en plus totalement au style donc c’est une très bonne chose. Et on se voit très souvent, on travaille souvent ensemble, on s’entend très bien… ça ne pouvait pas être mieux en fait.
M.C. : La vie est magnifique.

M.C. : Et quite à remplacer un chanteur par soi-même, pourquoi ne pas commencer directement au chant ?
C.S. : Tous les dix ans, je change de discipline, en fait. J’ai commencé par faire douze ans de piano classique, j’ai fait de la guitare et ensuite du chant. A l’époque, je n’étais pas du tout chanteur ; je faisais des chœurs mais je ne me sentais pas du tout l’âme d’un chanteur principal, c’est pour ça que nous avons voulu en prendre un. Et puis ce que je jouais à la guitare sur les deux premiers albums était déjà tellement compliqué que je m’imaginais mal en train chanter en même temps… mais par la force des choses j’ai été obligé de le faire ! Si bien que quand est venu le moment de dire à Marc que nous ne travaillerions plus avec lui, je me suis dit que l’on pourrait aussi bien faire chanter Lydie sur la totalité de l’album. J’en ai parlé avec des amis proches et au groupe, et tout le monde me disait de continuer le duo, que c’était une bonne formule. D’un autre côté, pour engager quelqu’un, il allait falloir organiser des auditions. De mon côté, ça faisait quand même quelque temps que je faisais des chœurs, j’avais acquis l’expérience du chant principal dans un autre projet, j’avais sorti un album solo en 2010 pour lequel je faisais le chant principal : au final, je me suis dit que ça serait plus final si je me chargeais du chant. Par contre j’ai quand même tenu à mettre Lydie en avant sur cet album, parce que je suis vraiment fan de sa voix.

M.C. : D’ailleurs, souvent dans un groupe où il y a un chanteur et une chanteuse, le chanteur fait la grosse voix pas contente, et la chanteuse fait les belles vocalises aériennes etc.
C.S. : Oui, et nous, nous faisons tous les deux cui-cui-les-petits-oiseaux-la-vie-est-belle, oui, je sais…
M.C. : Nan, pas forcément, c’est juste que vous avez tous les deux des voix claires ! Par contre, qu’est-ce qui vous a donné envie de faire autre chose que la dichotomie typique de base ?
C.S. : Je ne sais pas faire [tentative de chant vilain-pas-beau], déjà.
M.C. : Oui, c’est une bonne raison !
C.S. : Voilà, alors je me suis dit qu’il valait mieux rester nous-mêmes, et puis nous nous entendons tellement bien avec Lydie.
M.C. : D’un autre côté, quite à avoir deux voix claires, pourquoi pas une seule voix claire ?
C.S. : Ben voilà, je te dis, c’était prévu. Finalement Marc, notre chanteur précédent, faisait des voix rock, c'est-à-dire entre les deux, et je me suis dit que je pouvais essayer de m’en approcher. Et puis ça permet de faire des jolis chœurs, des harmonies de voix claires, angéliques… je me suis dit que ça ferait très bien !

M.C. : Votre nouvel album est beaucoup moins « cérébral » que le précédent : pourquoi ce changement de style ?
C.S. : Oui, même au niveau des textes [il semble le réaliser pendant l’interview]. Tiens ! C’est très juste ce que tu viens de dire, j’ai été cohérent dans ma démarche alors. Nous sommes influencés par beaucoup de choses différentes, et dans le second album c’est sûr qu’il y a ce côté metal progressif, le côté symphonique aussi, même s’il est moins présent, un côté électronique aussi, un peu trip-hop, du piano : il s’est passé plein de choses. Au bout du compte, je me suis rendu compte que c’était peut-être un peu trop varié. A rendre aussi sur scène c’était difficile : parce qu’il y avait autant de variations, tout ne sonnait pas bien sur scène. Ca pourrait le faire, je pense, si nous avions beaucoup plus d’expérience, un ingénieur du son qui nous connaisse parfaitement, mais c’est rarement le cas. C’est pour ça que nous avons eu une envie commune de recentrer Venturia pour faire des titres un peu plus homogènes. Il y a toujours cette recherche, ce côté cérébral que je mets surtout dans les mélodies de Lydie ou dans les arrangements de claviers, mais c’est vrai qu’ils apparaissent plus au second plan. Alors que de temps en temps sur Hybrid on les mettait tout d’un coup bien devant. Mais là j’ai voulu quelque chose de plus homogène dans les titres, pour privilégier la dynamique des guitares, les belles mélodies et le groove.
M.C. : Mais même en dehors de ça, j’ai l’impression qu’il y avait plus de variations dans la rythmique, pas simplement des mélodies.
C.S. : Oui, c’était dû à tout le travail que nous faisions avec Diego, l’ancien batteur, qui est très branché polyrythmie. C’était génial, je me régalais à faire des trucs comme ça avec lui. Mais nous nous sommes dit que ce côté très intello, mathématiques de la musique pouvait dissuader certaines personnes, que ça s’adressait un peu à un public élitiste. Nous trouvions ça dommage, alors pour ça aussi nous avons essayé de faire quelque chose de plus homogène pour cet album, de plus groovy. Ou moins « prise de tête »… il y en a encore un peu de temps en temps, mais c’est sûr que nous avons levé le pied, volontairement. 

M.C. : J’ai aussi l’impression que ce nouvel album repose plus sur des mélodies, alors que sur les précédents c’était plus les « riffs » qui étaient mis en avant, la rythmique parfois, et moins le travail mélodique ?
C.S. : Sans doute, j’ai vraiment voulu mettre la voix au premier plan.
M.C. : Je parle même des mélodies des instruments, par exemple ce que joue une guitare ou un clavier semble plus reposer sur un travail d’harmonies, alors que sur les précédents albums ça donnait plus l’impression d’être avant tout destiné à « produire un son » ?
C.S. : Tout à fait, il y a les deux en fait, mais si tu l’as ressenti comme ça c’est que là aussi la démarche a été cohérente. Mais j’aime les deux : les belles mélodies, faire en sorte que les instruments et les voix fassent de jolies choses, mais j’aime beaucoup l’aspect technique et sportif aussi, et la texture des sons. Si tu l’as ressenti comme ça pourquoi pas, je n’y avait pas réfléchi mais oui, sûrement.

M.C. : Mes excuses par avance pour la musicologie de pacotille à deux francs six sous, mais au final ça simplifie la musique du groupe…
C.S. : …oui, absolument.
M.C. : Et à autant la simplifier, est-ce que tu n’as pas peur qu’il perde un peu son âme là-dedans ?
C.S. : Si. C’est un risque, je suis tout à fait d’accord avec toi. Je ne voulais pas que ça ruine l’identité du groupe, je suis quand même content du résultat mais nous sommes déjà en train de réfléchir au quatrième, puisque les compos du troisième sont déjà assez anciennes, et… disons que ce que nous avons laissé tomber sur cet album va quand même revenir un peu. Mais ! Nous allons garder l’efficacité de celui-là. Je suis content que nous ayons réussi à faire quelque chose d’entraînant, de bien, mais oui, je suis d’accord : nous n’irons pas plus loin ! En fait ça sera le challenge du prochain album : retrouver l’aspect varié tout en gardant l’efficacité de celui-là !
M.C. : Bon courage !

M.C. : De manière générale, quelles sont vos influences, musicales ou non, et dans le metal ou non ?
C.S. : [Attrape son iPod histoire de ne pas en oublier en chemin] Déjà j’ai fait du classique pendant 12 ans, comme je te l’ai dit : c’est des influences qui sont toujours là, même si ça se ressent peut-être moins sur ce dernier album.
M.C. : Et par exemple, au piano, est-ce qu’il y a des compositeurs que tu aimais particulièrement jouer ?
C.S. : Ceux que j’aime encore jouer aujourd’hui, et curieusement, sans vouloir faire de chauvinisme, j’aime beaucoup les compositeurs français… Debussy, surtout Ravel. Rachmaninov j’adore, même s’il n’est pas français. Oui, ce sont les trois principaux. Bartok aussi. J’aime beaucoup le classique, mais du XIXe – XXe siècle, en fait.
M.C. : A t’entendre, j’ai l’impression qu’il y a une « école du sud », pour ne pas dire du « sud-est », parce que Stéfan Forté cite toujours à peu près les mêmes… [sérieusement, au fur et à mesure que Charly citait ces compositeurs, je jouais presque au bingo dans ma tête, cochant au fur et à mesure les noms sur ma petite grille…]
C.S. : Mais tu sais quoi, Stéfan Forté c’est mon ami d’enfance. [ah ben voilà, bingo ! C’est une secte, en fait…]
M.C. : Oui, et puis j’avais remarqué un certain Kevin Codfert à la production de ce troisième album [Kevin étant également claviériste d’Adagio, où officie le dit Stéfan].
C.S. : C’est la même famille. Nous nous sommes rencontrés à l’école de guitare, nous étions tous les deux des apprentis guitaristes « oh salut ! eh toi, c’que tu joues c’est cool ! he he, ha ha ! » [Charly imite trop bien l’adolescent boutonneux qui découvre la vie, sérieusement] Nous étions très proches quand il habitait Montpellier, et en effet nos amis communs c’est Kevin, et Franck (bassiste d’Adagio), et compagnie. Avec Stéfan on s’échangeait des cds des derniers guitaristes à la mode, les disques de classique, parce que nous avons toujours été intéressés par ça aussi : nous avons grandi ensemble musicalement, nous avons construit nos identités musicales ensemble. Nous sommes dans le même univers mais nous avons des styles différents après tout… et oui, c’est Stéfan, donc c’est tout à fait normal !
M.C. : Et donc voilà pour le classique, mais en dehors du classique ?
C.S. : Très juste, c’est pour ça que j’ai sorti mon iPod ! Tu veux savoir pour cet album ou en général ?
M.C. : En général.
C.S. : Alors je vais être vaste et j’oublierai sûrement plein de trucs. Après la musique classique, j’ai découvert la musique qui passe à la radio : je ne connaissais pas, et j’ai trouvé ça fantastique. Des instruments, du chant !
M.C. : A quelle époque ?
C.S. : Fin des années 80, quelque chose comme ça ? J’ai aimé les belles mélodies qu’il y avait dans certains groupes de pop, le travail des sons électroniques, même si c’était cheap à l’époque, et les groupes de rock progressif de l’époque. Il y avait Dire Straits, Pink Floyd j’aimais bien sans être hyper fan, Rush, et après… après j’ai eu un voisin, qui n’écoutait que du metal, des shredders qui jouaient à fond la caisse, et là, ce fut une deuxième révélation ! Il m’a fait découvrir Mr. Big, Yngwie Malmsteen, et tout ça ; ça coïncidait avec l’arrivée du grunge, dont tout le monde disait que c’était pourri donc je me réfugiais dans ce style de musique-là. Après j’ai découvert Dream Theater et c’était fantastique parce que ça correspondait exactement à ce que j’avais envie de faire : il y avait ce côté intello, il y avait ce côté performance, le côté belles mélodies, le côté recherche que j’aimais moins dans certains groupes de heavy mélodique que je trouvais un peu trop simplistes. A côté de ça j’aime énormément des chanteuses de pop comme Kate Bush, si on peut la qualifier de « chanteuse de pop », la musique électronique, la world music, le trip-hop comme Massive Attack…
[A court d’idées, il sort son iPod]
Frost ! J’adore ce groupe-là. Du rock progressif, un groupe anglais : au niveau de la composition, des arrangements, chapeau bas. Korn aussi, j’aime beaucoup, même si je sais que beaucoup de metalleux n’aiment pas. Lamb Of God que j’ai découvert il y a 3-4 ans, pas mal. Muse ! Mon groupe préféré, j’adore. Ah, j’ai acheté le dernier Nightwish, j’ai été étonné, franchement pas mal.

M.C. : Et au sein du groupe, est-ce que vous avez grosso modo les mêmes influences ?
C.S. : Non, du tout !
M.C. : Alors, qui écoute quoi ?
C.S. : Je suis le metalleux du groupe, les autres c’est pas des metalleux du tout. Lydie écoute de tout, mais elle est surtout branchée world music, jazz aussi, soul ; elle n’y connaissait rien en metal mais elle a aimé le projet, la musique, et s’y est totalement retrouvée. Et puis je lui ai fait découvrir en douceur, avec Within Temptation, Delain et compagnie : elle a trouvé ça très bien, finalement, et maintenant elle s’y connaît un petit peu plus ! Thomas et Fred sont très branchés jazz aussi, ils ont ce côté rock qui s’entend très bien sur nos albums, ils sont très world music aussi, ils font des trucs expérimentaux, plein de choses différentes : ce sont des musiciens très riches, qui arrangent les chansons de Venturia avec leur langage et leurs connaissances. Tout ça fait un très beau mélange, nous nous entendons très bien, et au final nous n’avons pas l’impression de venir à d’univers différents, alors que pourtant c’est le cas.

M.C. : Normalement, une pochette d’album sert à introduire « l’univers » d’un groupe, à mettre en images ce qu’il a voulu mettre en musique (dans l’idéal). Pourtant, les vôtres brillent par leur simplicité et leur côté « Photoshop à la dernière minute » : comment se fait-ce ?
C.S. : Pour être honnête, je ne suis pas infographiste, et je n’ai pas, j’avoue, le don de la créativité graphique. Je sais la reconnaître mais c’est tout. Alors j’ai demandé, qui pourrait nous faire un truc parmi nos amis, plutôt que demander à un grand nom que je devrais payer cher, au risque de ne pas aimer la pochette. J’ai donc décrit la musique que l’on fait, et Perrine Perez Fuentes, l’infographiste qui a fait la pochette de cet album, a essayé de retranscrire ce que je lui ai raconté.
M.C. : Ca reste très, très sobre quand même, ça n’introduit pas à grand-chose…
C.S. : Si tu as des noms, des liens, je suis preneur !

M.C. : Une question un peu idiote, mais j’y tiens : « être musicien » aujourd’hui relève d’un sacerdoce, il faut bien le dire. Et je ne doute pas que vous en soyez conscients, depuis le temps que Venturia existe et avec vos divers projets parallèles. Donc, qu’est-ce qui vous donne envie… de ne pas baisser les bras, en fait ?
C.S. : De temps en temps, je me demande pourquoi on continue, pourquoi je suis aussi joyeux, rayonnant, alors que c’est ma ruine ! Mais il faut quand même réaliser que nous vivons de « la musique », pas de « ma musique ». J’ai un privilège incroyable, à savoir que je donne des cours, je joue, je fais des reprises, certes, je suis loué de temps en temps en studio pour faire des trucs, je rencontre des gens super, parmi les fans aussi même si c’est autre chose… Il y a de belles connexions humaines qui se font, j’aime bien travailler avec les artistes et ça me fait gagner ma vie. J’évite de trop en faire pour pouvoir garder du temps libre pour pouvoir composer, pour pouvoir arranger, pour pouvoir faire le plus gros du travail dans le groupe et pour mon projet solo aussi.
Mais c’est la passion qui nous porte, c’est sûr : pourquoi être si joyeux, rayonnant, alors que pour Venturia je suis à moins je ne sais pas combien (dans le sens où j’ai dépensé beaucoup plus que ça ne me rapporte, même si je ne me mets pas en danger financièrement avec ça non plus, quand même). Mais il y a tellement d’avantages, je suis tellement heureux, tellement épanoui… certes il y a des frustrations, il faut en prendre conscience.
Et puis en France on peut quand même vivre de la musique, grâce au statut d’intermittent du spectacle. Il est difficile à obtenir, certes, mais il permet de répéter et de créer : c’est un luxe incroyable que très peu de pays ont, je crois même qu’on est le seul. Par exemple j’en parlais avec Marc, qui vit toujours aux Etats-Unis, et il me disait qu’il joue pour 20$ dans des pubs, et c’est tout ! Ca l’oblige à jouer tous les jours, tous les jours pour gagner des misères, et au bout du compte il ne lui reste rien. Alors qu’en France nous sommes mieux payés grâce à ce système d’indemnités, et nous avons une qualité de vie vraiment correcte. Je jouais justement il y a deux semaines avec un batteur qui revenait de New York, et tous les new-yorkais lui disaient : « ah bon, c’est comme ça en France ? Mais alors, pourquoi est-ce que tu viens à New York ? » Les choses là-bas sont peut-être super quand on est une superstar, mais pour les musiciens qui…
M.C. : …vivotent, de leur musique.
C.S. : Voilà. En France, nous sommes quand même pas mal.

M.C. : L’heure avançant, un dernier mot pour les lecteurs, ou quelque chose que tu voulais dire mais que je n’ai pas pensé à demander ?
C.S. : Oh je trouve qu’on a parlé de plein de choses, donc je vais faire comme d’habitude, à savoir que je te remercie pour ces questions, pour chercher à faire découvrir les groupes que tu estimes avoir un intérêt quelconque pour le lecteur, et merci aux lecteurs de s’intéresser à cette musique, à la musique en général… et continuez d’être passionnés.

-Propos recueillis par Polochon-
[Chronique de Dawn Of A New Era (Venturia).]