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Interview à Paris de Stéphan Forté

(ADAGIO – guitares/chant extrême), 26 mai 2012

 

01. Quel est ton état d’esprit quelques mois après la sortie de The Shadows Compendium ?

Je suis content, je ne m’attendais pas à ce qu’il soit accueilli de cette manière. Très bonne surprise, heureux, je suis vraiment surpris et content. Tu modifierais des choses à posteriori ? Il y a toujours des éléments que je souhaiterais modifier parce que, de jour en jour et parfois d’heure en heure, on a toujours des idées qui émergent, on découvre de nouvelles choses. Donc oui mais le disque rend quand même assez bien compte de ce que je voulais faire depuis longtemps. Je l’ai fait sans trop de compromis, pour me faire plaisir et donc j’ai atteint mon objectif.

 

02. On peut avoir une drôle d'impression à la lecture du site internet d'Adagio. 8 juillet 2010 annonce du travail du groupe avec Mats Leven sur un nouvel album et 8 août 2010 annonce du début de l'enregistrement de l'album solo. Pour mettre fin à la confusion, les compos du premier sont-elles passées sur le second ?

Non, ce n’est pas les mêmes compositions. En fait, il y a tellement de trucs à faire en même temps, sans cesse. On devait travailler avec Mats puis cela ne s’est finalement pas fait parce que Kelly (Ndlr Kelly Sundown Carpenter le nouveau chanteur) est venu habiter en Europe et forcément c’était avec lui qu’on voulait le faire depuis longtemps. Nous n’avions pas eu l’opportunité avant car il vivait au Texas. Maintenant il est en Europe et cela s’est fait naturellement. Avec Mats on avait arrêté car de toute façon car il ne voulait pas s’investir 100% dans un groupe. Il préfére ne pas s'attacher et multiplier les projets différents. C’était clair dès le début et il nous avait dit gentiment qu’il nous rendrait service le temps nécessaire pour trouver quelqu’un. Kelly est alors arrivé. Entre temps j’avais déjà entamé le process de l’album solo et j’étais arrivé à un point où il fallait que je le finisse. Je ne pouvais pas faire les deux choses en même temps ADAGIO et l’album solo. Cela reste deux projets différents avec bien sûr des similitudes.

 

03. Quelle a été ta démarche en commençant la composition de cet album solo sachant qu'on album instrumental est un exercice particulièrement casse gueule qui n'intéresse que peu de fans ?

C’est pour cela que dès le début, je t’ai dit que mon but était en fait vachement égoïste. Ma démarche n’était pas d’intéresser les gens ou alors des gratteux mais comme tu le dis cela représente une niche. C’était vraiment, purement… personnel. Je ne me suis pas fixé de limites en terme de guitare, je pouvais en mettre autant que je le voulais. Cela m’a permis aussi de rassembler des potes, des gens que j’admire, avec qui j’avais envie de faire des trucs depuis longtemps. C’était une belle opportunité de collaborer avec Jeff (Ndlr Loomis ex-NEVERMORE) et avec Mattias (Ndlr : IA Eklundh / FREAK KITCHEN) pour en citer certains…

 

04. Dans l'ensemble, The Shadows Compendium a un style très proche de ce que l'on pourrait entendre dans ADAGIO sauf qu'il n'y a pas de chanteur. Evidemment on pourrait dire que c'est parce que c'est un style dont tu as l'habitude, et que certainement tu apprécies, mais est-ce que ça n'est pas dommage pour un album solo ?

C’est parfois assez éloigné d'ADAGIO mais je comprends ta remarque. Pour moi c’est vraiment différent, je le ressens comme cela. C’est pas évident pour certaines personnes. J’avais besoin de proposer cela, il y a plus de gratte, c’était important. Avec ADAGIO je dois trouver un certain équilibre et si je mets trop de gratte il n’y a plus de place pour le chant. Et donc selon ton inspiration tu conserves tes compositions pour l’un ou l’autre projet ? Non pas vraiment. Je travaille avec un objectif en tête et si j’ai décidé de bosser pour un album instrumental, je bosse avec cette idée dans la tête et je structure mes morceaux pour de l’instrumental. Pour ADAGIO pareil et là je pense immédiatement la structure en y incluant le chant. Je ne bosse pas au kilomètre et je n’arrive pas malheureusement à faire els deux en même temps.

 

05. Comment comprendre le titre de l’album The Shadows Compendium (Le condensé des ombres) ?

Oui, oui un compendium c’est une sorte de recueil. J’ai toujours été attiré par le côté sombre des choses, de l’art, de la peinture, du cinéma et de la musique évidemment. Et voilà comme mes goûts sont plus portés vers les choses « dark » j’ai voulu l’exprimer sur mon album solo, tout simplement.

 

06. L'improvisation sur la Sonate au Clair de Lune à la fin de l'album a le mérite de mériter son nom. Par contre: pourquoi encore cette sempiternelle Sonate au Clair de Lune ? On a l’impression que tous les guitaristes virtuoses néo-classiques se sont dont plaisir avec ce titre !

Je comprends ce que tu veux dire mais il n’y a rien de virtuose dans cette improvisation, c’est très très épuré. Et j’ai choisi ce morceau… effectivement il y a pleins d’autres trucs possibles bien moins connus mais je ne sais pas… je sentais que j’avais besoin de faire quelquechose dessus depuis longtemps. Une fois de plus je me suis dit: je m’en fous de ce que l’on va penser, cela a déjà été fait 10 000 fois ok, il n’y a pas de shred et on s’en fout. C’est pour moi la piste la plus personnelle de tout l’album. Et celle qu’on entend sur l’album c’est la tentative numéro ? la prise numéro ? Non non c’est la première. Je me suis enfermé, j’étais vraiment dans mon truc et j’ai appuyé sur record et j’ai enregistré. A posteriori je me sentais bien au moment de le faire. Je ne l’ai pas écouté tout de suite après, puis je ne savais pas trop quoi en penser. Ce n’est pas grave, même si des éléments restent aléatoires j’ai saisi l’instant présent, j’ai vraiment saisi le moment et je l’ai capturé. C’était ça la démarche. J’ai gravé un moment nostalgique, j’étais dans un état d’esprit mélancolique…

 

07. Après Isabel de Amorim voici vous collaborez depuis les rééditions Adagio avec Perrine Perez Fuentes. Comment travailles-tu avec l'artiste réalisant tes pochettes ? Quelle importance y accordes-tu ?

Malheureusement pour eux, je guide vachement le processus. Je donne beaucoup de précisions tout en connaissant la personnalité de l’artiste aussi. J’imagine ce qu’il pourrait me donner dans la veine que je souhaite. J’avais envie de changer d’artiste à chaque fois c’est toujours sympa de changer la patte graphique. J’aime beaucoup ce que fait Perrine. Pour l’album solo le choix était logique et ils l’ont fait à deux. L’évolution est quand même marquée avec un travail sur la photo pour les deux premiers puis un dessin pour Dominate qui est disons… J’aime pas du tout c’est carrément raté ! C’est dommage car il y a des titres de cet album que j’aime bien mais la production est pourrie, la pochette est naze est c’est dommage. Mais elle vous a été imposée ? Non mais c’est que l’on n’a pas le temps. C’est toujours ça, on est constamment dans le speed, le speed. Le label japonais nous dit: "il nous faut l’album dans 5 jours" et on fait ce que l’on peut en 5 jours. C’est toujours comme ça et c’est ch… Là, pour l’album solo j’ai eu du temps et on vraiment pu faire le truc comme je le voulais : avec le corbeau, avec l’ambiance…

08. Il faut que je pose la question pour éviter de me faire frapper par Aske en rentrant à la rédaction. Quelle est ta marque préférée d’eye-liner 🙂 ?

Ah ah je n’ai pas de marque, je prends la première m… venue !

 

09. Quel regard portes-tu sur ton passage au CMCN de Nancy ?

D’abord cela m’a apporté un peu d’indépendance, je quittais mes parents à 17 ans. J’ai pu accumuler de l’expérience, une organisation de travail car cela se déroule comme au bahut en fait, mais avec des sujets qui m’intéressaient. Il y avait donc des horaires, des devoirs à rendre, des examens réguliers et voilà quoi. Mais cela n’a rien accéléré au niveau artistique. J’ai pris cela comme un stage pour me préparer à rentrer dans la vie active.

 

10. Quelle importance d’avoir le soutien d’un luthier comme LAG ?

C’est énorme, c’est absolument énorme. Pour le côté ego avec une guitare à son nom ? Ce n’est pas trop ma façon de voir le truc en fait. Ce n’était pas mon objectif. On a développé au départ des guitares customs pour que je puisse jouer dessus et après beaucoup de boulot nous sommes arrivés, au bout de 10 ans, au modèle final. Et elle a été commercialisée en parallèle de la carrière d’ADAGIO. Cela fait plus de 11 ans que je suis avec LAG. Cela a débuté au tout début de ma carrière, avant ADAGIO. J’étais alors soutenu par d’autres marques et après quelques péripéties trop longues à raconter ici, j’ai commencé à travailler avec LAG. Et j’étais super heureux. Je connaissais déjà Michel Chavarria depuis longtemps et ça a été le bonheur. J’ai bien sûr dis oui tout de suite… Ensuite j'ai précisé que je voulais jouer sur 7 cordes. C’est vraiment du gagnant-gagnant ? A priori ils sont contents et moi je suis ravi, en terme de promotion c’est bien. Regarde, je fais la couverture de La boite noire du guitariste, un gratuit tiré à 20 000 exemplaires cela fait de la pub. Quand je sors un truc ils font beaucoup de promo donc cela m’aide énormément et puis au niveau instrument, si j’avais dû me payer ce que j’ai, j’aurais galéré. J’ai beaucoup de chance et moi de mon côté, pour compenser ça, je fais mon maximum pour associer mon image à LAG. J’en suis fier en plus.

 

11. Penses-tu parfois être victime de malentendus sur ta personnalité ou ton travail au sein du public métal et en France en particulier ? Et que voudrais-tu, une fois pour toute, clarifier ?

En fait quand j’étais plus jeune au début c’est vrai que cela m’a un peu blessé. C’est souvent ce truc de: "Forté c’est un con, il se la joue…" Moi j’ai toujours été très clair sur mon idée. Ce qui me faisait rêver étant gamin c’était Satriani, Vai, Malmsteen et ils avaient une image, une aura, un truc guitar-hero. C’est mon univers, cela me plait et j’ai envie de faire cela aussi. Et en France il y a toujours ce complexe, je l’ai déjà dit en interview, de ne pas faire telle ou telle chose car on va me prendre pour un poseur. Et je me suis alors dit c’est quoi ton choix ? Bien te faire voir par les français et la petite communauté ou faire une carrière. J’ai décidé alors de faire une carrière et j’en avais rien à foutre. Donc forcément je porte cette image. Au début cela m’a blessé mais maintenant je m’en tape et c’est même plutôt cool car souvent on me dit : "ah ouais je t’imaginais pas comme ça". Quelquepart c’est un bon retour et je suis content.

Les gens ont du mal à faire la différence entre le boulot, l’image que je donne en live, qui reste une partie de moi, et la vraie vie. J’ai un goût pour des trucs occultes et c’est exacerbé dans mon métier. Mais c’est pas pour ça que je ne suis pas quelqu’un qui aime la vie, déconner avec ses potes, boire des coups, être avec des nanas… C’est très français comme attitude ? Ah ouais, il suffit de voir à l’étranger, les groupes suédois ou autres. On ne leur dit pas "tu as un dégaine c’est pas possible, tu te la joues…". Le public n’en a rien à foutre et ils ont raison. On bosse tous dans un univers marketé et c’est cela qui nous a fait rêver. On a aimé MÖTLEY CRÜE sur Shout at the Devil ou WASP. C’est exagéré mais c’est ça qui te plait quand tu es gamin et tu as alors envie d’être pareil. Il suffit de voir la pochette de l’album solo, je m’amuse de mon image… J’aime cela, j’aime cet univers et ce graphisme mais je ne suis pas comme cela dans la vie de tous les jours. C’est deux facettes d’une même personne.

12. Beaucoup ont été surpris, moi le premier, du virage plus extrême à partir de Dominate. Finalement à la lecture de ta biographie on se dit que tu boucles ainsi une boucle. Cette évolution était-elle planifiée ou est-ce un mouvement naturel ?

Exactement. C’est vrai que je n’ai pas trop osé au début puis sur Underworld j’ai commençé à mettre des trucs plus extrême avec Hreidmarr par exemple. Puis finalement, je me suis dit on s’en fout et je me suis lâché.

 

13. ADAGIO doit-il faire face à la Malédiction du chanteur ? Kelly Sundown Carpenter sera-t-il enfin le bon ?

Je sais l’expliquer maintenant, pourquoi nous avons affronté tous ces problèmes. Quelquepart c’est moi qui a ait fait une erreur dès le départ. J’ai voulu prendre David (Ndlr Readman, PINK CREAM 69) et petit à petit cela ne passait plus avec son management qui demandait à chaque fois plus. Nous ne pouvions pas suivre. C’est dommage car c’est un grand chanteur. L’autre truc c’est que le line-up du premier album était composé de pièces rapportés : Richard de MAJECTIC (Ndlr Richard Andersson), Dirk d’ELEGY (Ndlr Dirk Bruinenberg), David de PINK CREAM 69 et nous n’avions pas l’image de groupe. Cela posait problème car par exemple dans Burrn! (Ndlr: mensuel métal japonais) au Japon on a eu un super article sur le premier album puis plus rien à partir du deuxième car ils ont dit: "ce n’est pas un groupe mais un projet. On veut en parler mais d’une autre façon". Et c’est vrai que c’était un projet. A partir d’Underworld, Kevin est rentré, le batteur est rentré et là c’est devenu un vrai groupe. Moi je ne voulais pas souffrir du syndrome d’avoir un chanteur déjà connu comme avec David. Et donc j’ai voulu prendre quelqu’un de complètement inconnu en disant: "on le formera".

Et je crois que l’erreur vient de là. On a reçu plein de démo, on a trouvé un bon candidat (Ndlr Gus Monsanto). Au niveau du chant ça le faisait, la photo aussi. De plus nous étions très pressés car nous devions jouer au ProgPower aux USA. On avait une semaine et demi, il était au Brésil, on s’est retrouvé directement aux Etats-Unis et on a fait connaissance là-bas. C’est là, ça l’a pas fait. On a fait un énorme travail et ça a été dur pour lui parce qu’on lui mettait la misère, on le faisait marcher avec de la musique… Mais voilà, cela faisait partie du truc. Et donc au bout d’un moment, quand tout commençait à aller mieux, cela lui est monté à la tête. Il avait peu d’expérience, il signait beaucoup d’autographes et soudain il ne voulait plus faire les balances avec nous, il voulait qu’un mec les fasse à sa place… Là j’ai dit non, ce n’est pas possible ça. "Tu te casses le c… avec nous, tu viens faire les balances comme tout le monde". Et cela a commencé à vraiment clasher. Donc, il a dégagé.

Là, même principe, j’ai voulu prendre quelqu’un de pas connu (Ndlr Christian Palin) en m’assurant cette fois que c’était un bosseur. Problème nous sommes tombés sur une personne souffrant de problèmes psychologiques graves, schizophrène… Et cela m’a posé pas mal de problèmes car il était ingérable et pétait soudainement un câble en insultant les gens, sans raison, sans que je comprenne pourquoi. Donc il a aussi fallu que l’on se sépare. Ben voilà. Par contre avec Kelly on avait déjà joué au Japon avec lui et là ça a été l’opportunité. On a déjà travaillé avec lui, on le connait et ce n’est pas vraiment un nouveau chanteur pour nous. Et ce soir, c’est la première date avec lui ce soir en Europe et c’est cool ! On a même pas répété car on avait pas le choix….

 

14. Et le nouvel album d’ADAGIO ?

Et bien je m’y remets dès que j’ai fini cette date au Divan du monde. Cela a un peu accaparé mon temps dernièrement. C’est reparti à partir de, disons, lundi histoire de se reposer demain (dimanche). Il faut que l’on ai fini le chant avant fin juin et le management décidera alors de la date de sortie du disque.

 

15. Comment vois-tu la scène métal française ?

Il y a des groupes que j’adore, c’est de mieux en mieux, c’est clair. Le succès de GOJIRA est tellement génial, cela fait très plaisir. Au moins, enfin, un groupe émerge. Il y a plein de bonne chose musicalement. Pour l’entraide entre groupes cela dépend des gens…

 

Et enfin "Le Quizz De Metal Chroniques Quizz" pour terminer cette interview:

1. Quelle est ta chanson préférée (tous artistes, époques,…)?

Wahou, comme ça là ? Le truc que tu sais mais quand on te le demande. « Probably Me » de STING.

 

2. Premier album acheté ?

Somewhere in Time (IRON MAIDEN) en 1986

 

3. Dernier album acheté ?

Euh… dur à dire, un truc de classique, ça je sais. J’écoute beaucoup de musique via Spotify ou via Youtube mais je suis pas très matérialiste…

 

4. Quel son ou bruit aimes-tu ?

L’eau qui ruisselle.

 

5. Quel son ou bruit détestes-tu ?

Des assiettes qui s’entrechoquent.

 

Tradition oblige, on te laisse le mot de la fin …

Merci pour cette interview. J’espère que des lecteurs m’auront vu ce soir au Divan du Monde et qu’ils se seront éclatés. Qu’ils n’hésitent pas venir dire bonjour pour un prochain concert d’ADAGIO !

 

Live review du concert donné le soir même ici

 

Au milieu des années 2000, Anathema a dû prendre une « pause forcée » de sept ans, à cause du rachat de leur label, la crise du disque et tuti quanti: ils sortent certes une compilation en 2008, mais il faut attendre 2010 pour voir (enfin!) un nouvel album original des britanniques. Ce We're Here Because We're Here est unanimement salué par une presse presque en extase (enfin, sauf les vieux très vieux qui ne supportent pas l'idée de ne plus les voir faire du doom-death, m'enfin depuis le temps ils devraient s'être fait une raison!). Il est généralement difficile de succéder à un disque qui fait une telle unanimité, pourtant Weather Systems, sorti en avril 2012, relève totalement ce défi.
Mais pourquoi parler dans MetalChroniques d'un groupe qui ne fait plus du tout de metal depuis une éternité, et ne veut tout simplement plus en faire? Tout simplement parce que, cher lecteur, le metal c'est avant tout une transmission d'émotions, fortes (et construites autour d'une base rock, musicalement). Or, comme le dit très justement Vincent Cavanagh
[chanteur/guitariste] dans les lignes qui suivent, rien n'oblige à passer par des guitares qui crachent (plus fort qu'Atanase Perceval) pour faire passer quelque chose de fort… donc de metal, ou au moins très proche, eh!

Metalchroniques: Parlons d'abord de Les [Smith, claviériste d’Anathema jusqu’en 2011]. On a commencé par ne plus le voir sur scène pendant une courte période, et voilà qu'il quitte le groupe? Que s'est-il passé?
Vincent Cavanagh: Nous étions en train de faire Falling Deeper et Weather Systems l'année dernière, et pendant le processus pour ces albums il n'y avait que moi, Danny [Cavanagh, guitariste et frère de Vincent] et John [Douglas, batteur] en studio. Et ça marchait bien comme ça, pour commencer? Nous avons vite réalisé que nous recouvrions toutes les bases à nous trois, musicalement. Danny jouait les parties au piano de toute manière, il l'a toujours fait, mais… je pense que c'est peut-être ma faute? J'ai tellement appris en faisait We're Here Because We're Here [leur album précédent], sur l'enregistrement en studio, comment enregistrer moi-même, utiliser des claviers et programmer des choses, créer des sons et les jouer. Quand nous étions en train de faire Falling Deeper, je faisais des suggestions à Danny, comme mettre ceci à tel endroit, celà à tel autre. Danny regardait ce que je faisais et il était surpris, parce qu'il ne m'avait jamais vraiment vu faire ce genre de choses.
M.: Quel genre de choses?
V. C.: Des atmosphères, des choses que je créais pour aller avec la musique, des textures. Nous faisions aussi Weather Systems en parallèle, et j'y faisais la même chose. En fait, il a vite réalisé qu'entre lui qui jouait déjà les parties piano, moi qui faisait ces sortes de sons et qui gérait tout ce qui était programmation et production en studio, non seulement moi mais aussi John qui utilisait aussi un synthétiseur, nous écrivions tous les trois des parties pour des cordes etc. pour l'orchestre… c'est juste devenu évident que nous couvrions déjà tout, à nous trois? C'était plutôt triste en même temps, vraiment. Mais ça arrive.
M.: C'est juste dommage pour lui! Mais donc, je suppose que vous n'envisagez pas d'avoir à nouveau un claviériste?
V. C.: Pas en studio en tout cas. Depuis, nous avons commencé à travailler avec Daniel Cardoso [claviériste sur scène pour Anathema depuis le départ de Les Smith], c'est quelqu'un d'important pour nous. En tant qu'ami, il fait partie de notre famille, nous l'adorons. Mais il y a un trio créatif dans ce groupe, moi, Danny et John, et à nous trois nous couvrons à peu près tout. Enfin, il y a aussi Christer[-André Cederberg, producteur de Weather Systems], qui est entré là-dedans en quelque sorte, surtout pour Weather Systems. Il semblait faire partie du groupe en fait? Ca marchait vraiment bien, il y avait une chimie très particulière. Si bien que faire cet album avec lui a été comme une révélation. Et puis Lee [Douglas, chanteuse et soeur de John] bien sûr, qui apporte sa touche. Tout ça nous a paru évident au final? Jamie [Cavanagh, bassiste sur scène et frère de Vincent et Danny] ne joue pas avec nous mais il est bien là sur scène.

M.: Parlons rapidement de Falling Deeper: pourquoi avez-vous tellement changé les chansons pour ces versions orchestrales? (même les mélodies je veux dire, souvent.)
V. C.: Elles se sont changées elles-mêmes? Très tôt, il est devenu évident que ces chansons allaient suivre un nouveau chemin, une nouvelle vie. L'orchestre nous a inspiré pour ça, mais aussi le piano, l'un autant que l'autre. Quand tu joues… tout dépend de l'instrument? L'instrument t'impose la manière de jouer quelque chose, ça devient évident. Ca fait partie de ces choses sur lesquelles il ne faut pas trop réfléchir, il faut juste ressentir et écouter. Parfois il faut savoir ce qu'il ne faut pas jouer pour une chanson, c'est tout aussi important que de savoir ce qu'il faut jouer. Alors quand nous faisions Falling Deeper, nous devions commencer par simplifier le plus possible parce que nous savions que l'orchestre allait être enregistré en dernier. Pour cette raison, nous ne voulions pas faire trop de pistes de voix, ou ajouter trop d'instrumentation parce que les cordes allaient prendre la place. Par exemple l'introduction de « J'ai fait une promesse » commence avec une très courte improvisation au piano de Danny, qui évolue dans cette belle partie avec des cordes, pleine de textures: quand nous avons entendu ça, nous nous sommes tout de suite dit qu'il n'était même pas nécessaire d'ajouter la voix par-dessus! C'était simplement évident. Nous n'y réfléchissons pas trop.
M.: Vous la laissez juste grandir toute seule.
V. C.: Exactement.

M.: Et apparemment cet album vous a fait tomber amoureux des arrangements orchestraux? Parce qu'il y en a énormément sur Weather Systems!
V. C.: Oui, enfin, il y en avait déjà sur trois chansons de We're Here Because We're Here: je pense que c'est ça qui nous a permis d'ouvrir cette porte. Pas seulement l'utilisation d'un orchestre, mais de travailler avec Dave Stewart [collabore avec Anathema pour composer les arrangements orchestraux depuis We're Here…]. Sur Falling Deeper, nous avons eu cette expérience géniale, très poussée, d'enregistrer un album entier avec lui. Le résultat a été tellement bon avec lui, que nous avons fini par nous demander quelles chansons sur le nouvel album allaient avoir besoin d'un orchestre. Parce que si elles n'en avaient pas besoin nous ne les utiliserions pas! Au final il n'y en a pas sur toutes les chansons, il y en a sur cinq je crois… et, oui, sur ces cinq chansons il -fallait- un orchestre!

M.: Pourquoi avez-vous coupé les deux premières chansons en deux? On dirait vraiment une seule chanson quand on les écoute!
V. C.: Eh bien… dans la première chanson, il s'agit de traverser quelque chose, dans la deuxième il s'agit plus de ce qui se passe après, ce que tu ressents, comment ou où est-ce que tu te trouves à ce moment-là. Es-tu prêt à ramasser les morceaux et avancer ou est-ce que tu vas juste t'écraser, quels sont tes sentiments? Il y a évidemment un lien assez profond dans l'histoire de ces deux chansons.
M.: Mais même musicalement elles sont très proches.
V. C.: Oui, en effet. Mais par exemple, tu pourrais me demander pourquoi « The Storm Before The Calm » n'a pas été séparée en deux, parce qu'il y a deux ensembles évidents. Mais pour cette chanson, la première partie est nécessaire pour enchainer sur la deuxième partie. Alors qu'avec « Untouchable 1 » et « Untouchable 2 » [deux premiers titres de l’album], les deux chansons pourraient exister de manière indépendante: ça a plus de sens si elles sont l'une après l'autre, mais elles pourraient très bien être deux chansons indépendantes, séparées. Alors que « The Storm Before The Calm » -doit- être un seul morceau.

M.: Mais de toute manière, est-ce que chaque chanson est vraiment indépendante? Parce que même les liens musicaux entre chaque chansons donnent l'impression d'avoir à faire à une seule unité…
V. C.: Oui, il y a surtout une séquence de chansons qui vont ensemble: « The Gathering of the Clouds », « Lightning Song », « Sunlight » et « The Storm Before the Calm ». Ces quatre chansons ont toujours été pensées pour être ensemble. L'enchainement de ces quatre chansons, et le fait d'avoir « Internal Landscapes » pour clôturer l'album, nous a imposé le fait d'avoir quelque chose pour introduire et ensuite pour sortir de cette petite suite. Quand nous les avons trouvées, nous savions que nous détenions un bon enchainement, pour l'ensemble. Ca paraît rapide au final, plus court que l'album ne l'est en réalité je veux dire? Parce que ça paraît naturel d'écouter l'ensemble d'une traite, on n'a pas l'impression que 55 minutes sont en train de s'écouler. Enfin, pas pour moi en tout cas!
Nous passons généralement beaucoup de temps à étudier l'ordre des chansons, l'équilibre que chacune apporte, la manière avec laquelle elles s'embriquent les unes dans les autres, d'une certaine manière. Les tonalités, les rythmes, les atmosphères… toutes ces choses sont importantes. Mais avec cet album, ça nous a paru assez naturel. D'ailleurs j'ai toujours aimé ça, les albums qui sont pensés pour être écoutés d'un bout à l'autre, on ne peut pas vraiment en enlever une chanson. Particulièrement de nos jours, où les gens fabriquent leurs propres « playlists »… c'est très bien, vous pouvez tout à fait le faire, mais j'aime penser que quelqu'un a créé quelque chose de manière intentionnelle, et pas juste quelques singles qui peuvent être joués dans n'importe quel ordre.

M.: Pour être honnête, dès la première fois où j'ai écouté cet album, pour des raisons très bizarres, ça m'a rappelé Press To Play de Paul McCartney [personne n’aime cet album, mais moi si, au moins certains titres, et je le revendique! Enfin, de plus en plus de gens admettent le tolérer… voire l’apprécier: vive les girouettes]. Parce que, pour chaque chanson de Press To Play, il y a une sorte de schéma qui permet de visualiser où se situe chaque instrument, « verticalement » [plus ou moins à droite] et « horizontalement » [couche plus ou moins en avant]… et j'ai l'impression que l'on pourrait faire ce genre de schéma avec Weather Systems aussi.
V. C.: Oui.
M.: C'est quelque chose que vous vouliez réaliser [ce genre de « son spacialisé »], ou c'est juste que la production a fait que…?
V. C.: Un peu des deux, en fait. Pendant We're Here Because We're Here, je suis allé au clash parfois, à cause de la manière avec laquelle il fallait enregistrer l'album. Parce que je ne voulais pas enregistrer toutes et chacune des possibilités! Je préfère quand les choses sont sur le feu, directes, plutôt que quand c'est intentionnel et dans un but précis. Et c'est exactement ce que nous avons fait pour cet album! Nous avons travaillé avec le producteur dès le premier jour, et il était ravi de porter toute son attention aux plus petits détails… comme le placement des micros, le bon type de micro, être dans la bonne partie de la pièce. Toutes ces choses qui rendent le processus d'enregistrement beaucoup plus simple. Ca revient aux bases, aux rudiments, comme le placement des micros et la physique du son: où les placer, et comment. Après évidemment il faut que les instruments soient accordés correctement, pour avoir le bon ton, la bonne tonalité, et jouer comme il faut de l'instrument. Toutes ces petites choses additionnées permettent de créer une dynamique. Quand tu fais attention à tous ces détails dès le début du processus d'enregistrement, tu te retrouves avec tellement plus d'espace libre par la suite! Parce que rien n'est sur-produit, tout est naturel. Et tu te retrouves avec un espace gigantesque pour la batterie, parce qu'elle a cette vie, et de la puissance… il y a de la place pour tout! Au final tu as plus de place pour placer tous les instruments. Il suffit de ne pas déborder, il faut pouvoir dire avec beaucoup de goût où va tout ça. Et bien sûr quand tu créées un morceau de musique ça fait naître un sentiment en toi: c'est ton travail, ta responsabilité de recréer ce sentiment dans un environnement plus logique. C'est pour ça qu'il faut réfléchir à des choses comme le placement des micros, le son, sa physique, toutes ces choses.
M.: En fait il faut penser au résultat final…
V. C.: Exactement, même quand tu en es encore à poser les cymbales. Et comment attaquer les cymbales? Ca peut avoir une influence sur la dynamique du résultat final! Tout affectera tout le reste. C'est d'ailleurs très vrai pour tout ce qui concerne le son, et la création d'un album: tout influe sur tout. C'est pour ça qu'il faut être très attentif à la dynamique pendant que l'on dessine tout le tableau.
Ca a été facile pour nous par rapport à ça cette fois-ci, parce que nous avons travaillé avec quelqu'un qui comprenait ça aussi. Nous étions tous d'accord sur ce ce que nous voulions faire, et il était notre lien dans le studio, pour recréer ça. A partir de là, tout ce qu'il me restait à faire était d'écouter les sons, approuver ce qui était fait, et voir ce que ça donnait. Nous étions vraiment côte à côte dans cette phase, nous avons écouté tous les détails de la dynamique de la batterie, chaque partie, pour s'assurer que les changements étaient exactement au bon endroit, qu'il n'y avait pas de place à l'hésitation pour plus tard: tout était au bon endroit. C'est nécessaire pour créer le bon ressenti, et nous l'avons obtenu! Et plus tard, on obtient cette image complète. Si tu essaies de recréer quelque chose, un sentiment, ça devient beaucoup plus facile si tu as porté toute ton attention aux premiers instruments [et la batterie est toujours enregistrée en premier], puis les deuxièmes, ensuite les troisièmes, etc. Si tu crées une dynamique entre chacun d'entre eux, même trois ou quatre éléments, il n'est vraiment plus nécessaire d'en rajouter! Ca n'est plus la peine de rajouter des guitares juste parce que tu veux faire « lourd », c'est déjà « lourd », même avec un piano, une basse et une batterie. Et puis tu dois savoir quand tu ne dois pas ajouter quelque chose.

M.: Au départ, votre musique tendait avant tout à « transmettre des sentiments »; mais sur Weather Systems, on a l'impression que vous cherchez presque à « peindre des tableaux avec des notes », si ça a un sens?
V. C.: Les sentiments sont toujours là, dans ces notes. Mais il y a un côté plus imagé, oui, assurément. Sur « The Lost Child » par exemple. Je crois que nous avons réussi à « déshabiller » les choses jusqu'à leur essence, et ainsi créer cette impression avec très peu d'éléments au départ, pour les laisser évoluer à partir de là. Beaucoup de chansons sont très « construites » en fait. Il y a presque toujours une sorte de crescendo qui rend les chansons intenses…
M.: Vous l'utilisez beaucoup oui!
V. C.: Oui, peut-être même plusieurs crescendo? Je ne dis pas ça juste pour la caméra, ça n'est pas notre faute! La différence, aussi, avec nos débuts est que nous n'avons pas besoin de faire beaucoup de titres différents avec des guitares fortes pour transmettre un sentiment: maintenant nous pouvons le faire avec juste quelques notes de piano.
M.: Oui, comme tu le disais juste avant, à l'époque vous deviez jouer fort pour « sonner » fort, alors que maintenant vous pouvez utiliser tous ces petits trucs de production…
V. C.: Oui, on finit par comprendre la dynamique de l'intensité, tout passe par ton jeu, en partie sur la composition et en partie sur ta manière de faire… mais principalement sur ta manière de faire pour être honnête. Il faut que tu arrives à avoir la bonne dynamique quand tu joues. Et il n'est pas nécessaire de brancher une pédale de distorsion pour être intense! C'est inutile, tout est dans le jeu, ça l'a toujours été. En fait, c'est plutôt que tu peux cacher beaucoup d'erreurs dans un « gros son », chose que tu ne peux pas faire avec une guitare « propre ».
M.: Mais je voulais dire… d'une certaine manière, votre musique est plus « visuelle » maintenant, est-ce que c'était volontaire?
V. C.: Oui, en effet. Je recherche des artistes visuels avec qui travailler pour cette raison. J'aimerais trouver quelqu'un qui pourrait interpréter ce que nous faisons, d'un côté plus visuel. Il y a beaucoup de manières de le faire après tout!
M.: Est-ce que ça serait plutôt pour la scène ou le visuel d'un album?
V. C.: Oh, peu importe, les deux! C'est juste qu'il y a plusieurs manières d'interpréter de la musique en quelque chose de visuel: des lumières, un film, la palette est très large. J'attends juste de trouver la bonne personne qui voudrait travailler avec nous.

M.: Sur cet album également, j'ai remarqué que Lee a tendance à chanter principalement des paroles de réconfort, amenant la paix et assimiulés… un peu comme une figure maternelle, en fait? Es-tu d'accord?
V. C.: En partie seulement, pas totalement. Sur « Untouchable, Part 2 » elle arrive et dit: « Why I should follow my heart, why I should fall apart » [« pourquoi devrais-je suivre mon coeur, pourquoi devrais-je m'écrouler », en gros]: ce sont les paroles de quelqu'un de très fragile.
M.: Oui mais sa manière de le dire…
V. C.: Oui, un peu comme si elle réalisait quelque chose.
M.: En tout cas elle ne sonne pas « brisée ».
V. C.: Oui, peut-être. Parce que, intentionnellement, elle a un choix à ce moment-là: ou bien se relever et avancer, ou bien s'écrouler en petits morceaux. Et elle ne va pas s'écrouler! Elle a très bien compris de quoi il s'agit dans cette chanson. Il y a aussi « Internal Landscapes » qui représente bien ce dont tu parlais, elle a cette influence apaisante sur tout le reste.
M.: Mais même quand elle chante juste une note isolée, sa manière de la faire apporte un certain réconfort, une certaine paix, ce genre de choses…
V. C.: Oui, ça peut être juste une note parfois, même sans des paroles, uniquement le son d'une voix… C'est un don à vrai dire, ça n'est même pas nécessaire de faire quoi que ce soit à ce sujet, de l'influencer, c'est simplement là! Elle se met derrière un micro et ça sonnera comme ça… elle a du talent.

M.: Musicalement, j'ai l'impression que Weather Systems est plus « conventionnel » que We're Here Because We're Here?
Par exemple je sais que les amateurs de musique progressive ont adoré We're Here…, mais je me demande s'ils trouveront suffisamment de détails intriguants sur Weather Systems?

V. C.: En partie, en effet. Je ne suis pas un grand amateur du terme « conventionnel », mais en même temps… oui, d'une certaine façon! « Dreaming Light » [sur We're Here…] avait des moments comme ça aussi, des chansons de ce genre… Mais il y a aussi des chansons comme « The Storm Before the Calm », plutôt longues et non conventionnelles, « The Lost Child », ce genre de choses. Les deux albums sont un peu liés de toute manière, et je pense que c'est un album dynamique. A vrai dire je préfère penser que des chansons comme « The Storm Before the Calm » et « The Lost Child » représentent l'essence de ce groupe, plutôt que chercher à savoir si elles sont plus accessibles. Tout ce que nous faisons est honnête et réel, et la véritable intention derrière tout cela est que si ça doit sonner « direct », alors allons-y comme ça. Si ça sonne bien avec des notes qui n'ont pas besoin d'habillage, apporté par une production travaillée, alors il n'y en aura pas. « Untouchable, Part 2 » sonne comme ça parce qu'elle transmet ce sentiment de la meilleure manière qu'elle puisse le faire, la chanson elle-même a imposé ce son, pas nous. Au bout du compte, nous nous laissons dicter ce que nous devons faire par la musique.
M.: Tu parles souvent de ça, la manière avec laquelle « la musique s'impose par elle-même », ce genre de choses.
V. C.: Oui, elle le fait, vraiment. Quand tu es au milieu de cette vague créative, ton travail est de permettre à ce sentiment initial, qui est toujours derrière ce que tu crées, d'entrer dans ce que tu fais. Et la seule manière de le faire est de ne pas penser à ce que d'autres voudraient que tu fasses. Il faut tout bloquer et réfléchir au sentiment, que signifie cette chanson, etc. Et elle te le dit déjà, ça transparait dans tous les instruments. Par exemple sur « The Beginning and the End » il y a un ensemble de cordes, un riff, mais pour construire cette chanson, pour qu'elle dure 5 minutes, pour qu'elle ait ce crescendo, cette montée et cette descente… tout cela est venu après s'être assis au piano, tout simplement! On essaie encore, et encore, on arrive au moment où on se dit: « ok, maintenant il faut que je me relaxe! », etc. Après, comment recréer ça avec un groupe? C'est ça que nous faisons.

M.: Tu aimes bien dire à droite et à gauche que vous avez trouvé « votre George Martin »? [producteur des Beatles, on considère très souvent, très certainement à raison, qu’ils n’auraient jamais fait les chansons qu’ils ont fait (de cette qualité s’entend) sans lui]
V. C.: Oui, on a vraiment l'impression qu'il fait partie des notres! Non seulement ça, mais il nous a aussi ouvert ce lien vers ce que nous essayions de créer. Il comprenait, et était capable de l'interpréter. Non seulement dans le son, mais aussi les sentiments de ce que tu essaies de créer, quand il faut construire ces petits moments. Sa sensibilité à la musique, tout simplement! Il est très concentré en studio, vraiment. Il travaille beaucoup, il s'implique énormément. Et il travaille pendant de très longues journées! Sans jamais perdre sa concentration, jamais: même à la fin de la journée, il sera droit et frais, comme s'il était 10h du matin! Véritablement un être humain extraordinaire. Nous avons beaucoup de chance de l'avoir trouvé.

M.: J'ai aussi été surprise parce qu'à chaque fois que vous (quelqu'un d'Anathema) parlez de ce producteur, vous expliquez à quel point le fait qu'il soit « si calme » vous a beaucoup aidés à réaliser cet album: pourquoi insister autant sur le côté -calme- de quelqu'un?
V. C.: Oui! Parce que ça fait partie de la chimie entre les gens, c'est tout aussi important que la musique elle-même quand on essaie de créer quelque chose. Le travail entre un groupe et un producteur repose autant sur cette chimie que sur les choses plus techniques. Au départ, quand nous avons commencé à enregistrer Weather Systems, nous avons fait deux sessions avec juste moi, Danny et John, dans notre propre petit monde et… avant Christer, personne n'arrivait jamais à vraiment comprendre ce que nous cherchions à obtenir, ce que nous cherchions à faire. Mais il l'a fait! Ca a rendu les choses très faciles, dès le départ.

M.: Bien entendu, pour préparer cette interview, j'ai lu quelques interviews que tu as pu donner ici et là et… ça paraît toujours extrêmement difficile pour toi, si ce n'est impossible, de dire les mots: « je suis heureux », ou même « je peux être heureux »?
V. C.: Oui… il y a beaucoup de raisons à cela. Je peux être heureux ces temps-ci, je suis une personne heureuse dans le fond. Mais si je regarde l'ensemble de ma vie… personne n'a un p***** [censure powered] de sourire au visage tout le temps! La vie est plus « colorée » que ça, on traverse beaucoup de choses, tous. Si tu es une personne profonde, c'est certainement impossible d'être heureux tout le temps. Je suis une personne très… [« contented » en anglais, "content" en version française enfantine, plutôt l'idée de « bien-être / vivant le bien-être ».] Mais ça n'est pas vraiment le cas de Danny, il y travaille! John non plus, mais il y travaille!

M.: Après autant d'années à jouer ensemble, composer ensemble, et parfois même vivre ensemble, est-ce que vous ne vous tapez pas un peu sur les nerfs les uns des autres, parfois?
V. C.: Oui! Enfin, ces temps-ci nous ne vivons même pas dans le même pays. C'est certainement bien mieux ainsi! Peut-être aussi que grâce à ça nous nous apprécions plus quand nous devons nous retrouver. Mais en réalité nous restons beaucoup en contact les uns avec les autres, même si nous nous voyons peu. En fait nous ne nous voyons que pour le groupe. Ca facilite les choses. Nous ne répétons pas etc. avant d'entrer en studio, nous attaquons directement: le premier jour d'enregistrement, John demandait « alors, qu'est-ce qu'on fait? » Danny et moi avons… je dirais un certain passé de disputes colorées entre nous!
M.: J'ai aussi un grand frère, donc je saisis l'idée…
V. C.: Tu vois comment certaines personnes arrivent à te faire sortir de tes gonds, plus que d'autres.
M.: Tout à fait!
V. C.: Il y a certainement juste deux personnes, à la rigueur trois, dans toute la vie de quelqu'un qui savent vraiment comment…
M.: T'énerver pour de bon!
V. C.: Oui! Danny est l'un d'eux, pour moi. Mais ça ne nous est pas arrivé depuis si longtemps que… tout va bien. Et puis il y a quelqu'un d'autre dans ma vie qui est comme ça, alors ça ne me manque pas. Je crois que l'un des secrets est de savoir ne pas commencer une dispute: si personne n'en commence, il ne devrait pas y en avoir! Ca n'est pas parce que quelqu'un est un enc*** [censure powered] qu'il faut le lui dire!

M.: Un dernier mot, ou quelque chose que tu veux dire mais je n'ai pas demandé?
V. C.: Je suis impatient de pouvoir nous recréer à Paris, le 2 mai [l’interview a été réalisée avant]. Et peut-être aussi à l'automne? Peut-être que nous aurons l'occasion de jouer en dehors de Paris, de revenir dans certains des endroits merveilleux où nous étions allés la dernière fois. Je suis impatient de partager ces chansons avec tout le monde, voir les réactions des gens… et juste avoir la chance de partager cette musique! C'est quelque chose que j'apprécie chaque jour, vraiment.
M.: De toute manière si ça n'était pas le cas je suppose que tu aurais arrêté le groupe depuis longtemps!
V. C.: Oh certainement oui!

-Propos recueillis par Polochon en mars 2012.-
[Chronique de Weather Systems (Anathema).
Compte-rendu du concert du 2 mai 2012 au Bataclan
/ Photos d'Anathema à ce concert.]

Sonata Arctica fait partie de ces groupes qui ont beaucoup participé au « renouveau » du metal mélodique en France au début des années 2000, n'en déplaise à leurs détracteurs (généralement des vieux de la vieille qui ne supportent pas qu'on puisse faire du marrant pas bourrin décérébré… oui je suis méchante mais j'assume!). Ils connaissaient un beau succès en France… jusqu'à Unia, sorti en 2007, qui a marqué un tournant beaucoup moins metal, certains diront qu'ils ont tenté d'aller vers du prog… mouais. Toujours est-il que s'ils gagnent des nouveaux fans, ils en perdent beaucoup d'anciens. Qui ne retrouvent pas vraiment « leur » Sonata avec The Days Of Grays (2009)… mais pourraient bien se réconcilier avec les finlandais grâce à Stones Grow Her Name, qui sort dans quelques jours.
(Interview réalisée par email: pas de « rebond » possible sur ses réponses, même si parfois ça démange!)

Metalchroniques: Première question, évidente: que signifie le titre de l'album, comment des pierres peuvent-elles faire naître/pousser un nom? [la traduction littérale de « stones grow her name » étant: « les pierres font pousser son nom », grosso modo.]
Tony Kakko: Dans la chanson « Alone In Heaven » [sur l’album Stones Grow Her Name, forcément], j'écris « it hurts to be all alone on the field where the stones grow dead names » [soit: « ça fait mal d'être absolument seul sur le champ où les pierres font pousser des noms (de) défunts »], en référence à un cimetière. Les pierres tombales font « pousser » des noms de défunts, alors j'ai pris une petite liberté poétique pour l'occasion: « dead » [« défunts »] aurait faisait un trop sombre et lugubre pour un nom d'album, alors après y avoir brièvement réfléchi je l'ai changé pour « her » [« son », avec un « possédant » féminin]. Stones Grow Her Name [« les pierres font pousser son nom »]. Ca se réfère à la nature, avec toutes les pierres sur cette planète qui font pousser le nom de mère nature, pendant que nous, animal humain, la tuons.

M.: Qu'est-ce que la couverture de l'album représente et qui l'a faite? Parce qu'elle est très belle (du moins d'un point de vue féminin)… et très bizarre!
T. K.: C'est un concept d'un ami et réalisé par Toxicangel (Janne Pitkänen), la même personne qui a créé toutes nos couvertures depuis Winterheart's Guild. Ce que vous y voyez est une figure humaine à-tête-de-pomme-pourrie assise au-dessus d'une planète Terre détruite. Donc ça va bien avec le titre de l'album.

M.: Continuons sur les « qu'est-ce que… »: comment est-ce qu'un truc aussi bizarre que « Cinderblox » t'est venu en tête?
T. K.: J'ai juste commencé à faire le zouave avec mes claviers, trouvé un son de banjo et créé ce riff de bluegrass avec. Et tout à coup je me suis retrouvé face à une chanson complète. J'ai toujours adoré le bluegrass, surtout le pour le jeu rapide au banjo. C'est la chanson sur cet album qui me fait toujours sourire. 🙂

M.: Votre album précédent était assez sombre, et là vous revenez à des choses plus amusantes? (Du moins avec quelques « respirations » agréables ici et là.)
T. K.: Oui, c'est ce qu'on finit par comprendre quand on réalise à nouveau que cette chose, la musique, peut et doit être amusante. Ca n'est pas une compétition. Je n'arrive pas à comprendre les gens qui pense que c'en est une. C'est juste pathétique.

M.: Sur l'album précédent à nouveau, les chansons étaient souvent construite autour d'une mélodie, ou un rythme: tout évoluait à partir de cette base. Ici, les chansons ont différentes parties bien reconnaissables, les instruments ne se contentent pas de soutenir votre voix… à vrai dire, assez souvent, tout le monde (/chaque musicien) « vit sa vie », et, Magie!, ça devient un son, créant une chanson… tout à fait ce que vous faisiez par le passé, en fait?
T. K.: Oui. Tu as raison, d'une certaine façon. J'ai beaucoup appris sur l'arrangement des chansons avec les deux albums précédents. Si bien qu'on a pu laisser de côté beaucoup de choses inutiles. Les chansons tiennent vraiment très bien la route sans avoir à ajouter des couches massives d'instruments. C'est un album de rock. Et de beaucoup de manières, cet album referme un cercle. SGHN [Stones Grow Her Name] est plus proche du style que nous avions à l'origine, quand nous avons commencé en 1996, que du style de notre premier album Ecliptica (1999) [tout à fait tout à fait, et un peu Reckoning Night ou Winterheart's Guild aussi.]

M.: Il y a aussi beaucoup plus de solos, bien qu'il s'agisse plus de notes rapides que de parties instrumentales extrêmement réfléchies: en aviez-vous marre de vous entendre demander « où sont passés les solos »?
T. K.: Non, pas du tout. Je n'aime pas du tout les solos, mais j'apprécie les respirations occasionelles ici et là sur scène. C'est exactement ça que me donnent les solos. Et puis malgré tout, les solos collent bien avec ce genre de musique, grosso modo.

M.: Au bout du compte, cet album a un côté très « easy listening » [« facile à écouter »], je veux dire qu'il est très facile de « rentrer dedans ». Malgré tout, en étant attentif à la musique, je ne dirais pas forcément qu'il est moins complexe que The Days Of Grays ou Unia, peut-être même le contraire?
T. K.: Oui, « facile à écouter » est une manière de le décrire. Peut-être que certaines diraient « poppy », de manière positive. Du point de vue d'un compositeur, cet album est en fait le reflet exact de cette impression qu'il donne: beaucoup plus facile. Je me sentais même comme un « underachiever » en écrivant certaines de ces chansons. [« underachiever » est impossible à traduire mot à mot, signifie en gros qu'il avait parfois l'impression de ne pas aller au bout de l'aboutissement de ces chansons: « under » = sous / en-dessous + « to achieve » (« achiever » étant le substantif) = mener à bout, à terme]. Est-ce que ça peut être facile à ce point???! Je suppose que oui.

M.: Je pense que tout le monde sait maintenant que tu n'es pas en fait un grand fan de heavy-metal, en dehors des trucs plus doux ou mid-tempo. Pourtant, même si c'est surtout pour des trucs gentils et mid-tempo, tu continues à faire de la musique metal: quelle est la partie « amour » dans cette relation d'amour-haine que tu entretiens avec la musique (heavy-)metal?
T. K.: J'aime tous les genres de musique, dont la plupart des genres de metal. Même le metal très rapide et très heavy [/ou « lourd » en vf]. Il y a des tonnes de bons trucs là-dedans et dix tonnes de trucs horribles pour chaque bonne tonne. Je ne suis pas vraiment dans le « générique » dans aucun des genres que j'apprécie, je recherche plutôt les artistes plus créatifs. La partie « amour » dans cette zone metal est devenue Devin Townsend récemment, dans ses deux projets. Un chanteur et compositeur incroyable.
[Vrai, je me souvenais mal, c’est en fait qu’il aime avant tout -jouer- les trucs plus calmes et mid-tempo… mais comme c’est un type bien il m’a quand même fait une bonne réponse à une question mal posée!]

M.: Serais-tu d'accord si je disais qu'il est en fait à peu près normal que tu composes des trucs bizarroïdes, puisque c'est au fond un assez bon reflet du grand bazar qui se déroule dans ton esprit?
T. K.: Non. Mon cerveau n'est pas en bazar. Je ne pense pas en tout cas [c’est plutôt ça, je confirme…]. Je suis en fait un type plutôt calme et « normal ». Je n'aime pas beaucoup les gens, donc je préfère rester dans mon coin la plupart du temps. Peut-être que ça donne l'impresion que mon esprit est un grand bazar, je ne sais pas. [Je lui répondrais bien que je l’ai déjà vu dans des situations forts inhabituelles pour « un type normal », mais le principe de l’interview par email m’en empêche!]
J'aime juste écrire de la musique qui ait quelque chose de frais, d'une certaine manière, avec des tours et des détours qui me font sourire. Ou ressentir quelque chose, quoi que ce soit!

M.: J'ai lu une interview bizarre où tu disais ne pas écouter tellement de musique, peut-être de temps en temps quand tu conduis mais guère plus. Pourtant, deux questions plus tard, tu dis: « je [n’ai pas de chanson préférée]. Il y a tellement de belles musiques dans le monde que si j'en citais une maintenant, j'en aurais une autre en tête une minute après »… on dirait bien les mots de quelqu'un qui écoute de la musique, pour de bon, pas juste « de temps en temps, toutes les deux semaines peut-être »? [<- de moi, pas une citation].
T. K.: Bien vu! Oui, j'en écoute. Haha! C'est juste que je ne veux pas expliquer mes perversions musicales à qui que ce soit, alors mon échapatoire a toujours été de dire que je n'écoute pas de musique. Jamais. En fait j'entends de la musique partout. Même dans des endroits où il n'y en a aucune. Le silence reste quand même la plus belle des musiques.

M.: Henrik [Klingenberg, claviériste de Sonata] a sorti un album solo un peu plus tôt cette année… et ça fait des années (nombreuses) que tu parles d'en sortir un toi-même: quand vas-tu le faire pour de bon?!
+ Est-ce que le style serait très différent de ce que tu fais déjà avec Sonata Arctica?

T. K.: Dans un avenir proche, j'espère. J'ai maintenant une sacrée pile de chansons bien en forme qui n'iraient pas pour Sonata Arctica. Le style sera assez différent de Sonata Arctica. Du moins c'est ce que je pense en ce moment précis. L'idée en tout cas est de vraiment séparer ces deux « projets », de manière claire.

M.: Un dernier mot pour les lecteurs, ou quelque chose que tu veux dire mais que j'ai oublié de demander?
T. K.: Jetez une oreille au nouvel album! Si vous l'aimez, envoyez-moi un email. Si vous ne l'aimez pas, envoyez un email à Henkka [surnom de Henrik]. Haha! Soyez sympas! [ou « des gens bien »… « be good » quoi, 30 traductions possibles au bas mot!] A bientôt sur la tournée quelque part!

– Questions et traduction par Polochon.
Photos lâchement piquées sur le site officiel.
Chronique de Stones Grow Her Name (Sonata Arctica). –